Un nouveau départ

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Loin de moi ces champs, loin de moi mes chaînes. Tous ces jours sans manger, à se faire sortir d’un grenier à coup de pelle alors que dehors tout n’est que pluie, froid et boue. Ici, je ne reconnais pas plus ce qu’il y a dans mon auge qu’avant mais quel plaisir de savoir quelle ne restera pas vide demain. Ici, ma couche n’est pas plus confortable que mon herbe tassée habituelle mais jamais encore je n’ai connu le froid et l’on m’a dit que sur notre route, jamais je ne le connaîtrai. L’homme qui m’a dit ça en semblait déprimé. Il n’a pas compris mon immense sourire alors qu’il s’épongeait le front avec un mouchoir déjà trempé. La chaleur a beau être terrible, elle n’est rien comparée à la morsure du froid. Un froid qu’il n’a jamais dû connaître. Je ne lui ai pas demandé ce qui l’a poussé à s’engager, lui qui semble tant souffrir. Mais si un homme si faible y trouve à gagner c’est que notre destination doit nous apporter bien plus que tout ce que je peux imaginer.

Hier traînant dans la boue, on me refusait tout ouvrage. Pris pour un moins que rien, on me refusait jusqu’au droit de gagner ma vie. Alors j’ai pris la route, au hasard, vers le sud. Aujourd’hui debout sur ce pont, je domine la mer. Pour ce sublime espoir de terres inconnues, je n’ai rien eu à prouver. Je me suis présenté et on m’embauchait, je n’ai posé aucune question, on ne m’en a posé que très peu. Ma volonté semblait preuve d’aptitude, sans doute savaient-ils juger l’homme sous la crasse. À bord, la tâche est rude et grâce à elle, je me sens vivant. Le roulis du bateau en rend malade plus d’un, pas moi. De mon ancienne vie, mon estomac a appris que la nourriture est une chose précieuse et je ne saurai la retourner par-dessus bord. J’ai rapidement pris pied, sautant dans les cordages, trop heureux de montrer de quoi je suis capable. C’est ma revanche sur tous les arrogants dont le seul mérite était d’être né sous un toit. Leur suffisance leur donnait le droit de me juger. Mais ils n’en avaient pas l’habileté et, méprisant, ne voulant pas me donner ma chance. Ha, quel profit auraient-ils tiré de moi ? Je me rends compte aujourd’hui qu’ils ne me méritaient tous simplement pas. Cette vie dure n’était qu’une préparation pour ce destin qui m’attend. Quelques jours à peine que je suis sur ce bateau et déjà je le sens : J’ai trouvé ma place. Et là-bas, peu importe où, loin d’ici, se trouve ma chance. Où il reste encore des terres à prendre. Où les aptitudes et non la naissance prévalent. Il existe, m’a-t-on dit, de nouveaux mondes, vierges de toute bourgeoisie, qui attendent qu’on s’en saisisse. Ici j’apprendrai et je montrerai à tous mon potentiel. Mon capitaine, qui m’a accepté sans même me parler, ne sera jamais déçu. Là-bas, Dieu le veut, je le sens, je deviendrai un grand homme, comme mon capitaine. J’en dirigerai d’autre. Je monterai ma propre industrie. Je deviendrai prospère. Enfin, je pourrai être mécène. À mon tour, je pourrai regarder les hommes, les juger. Et au contraire de ces vieux bourgeois fats et arrogants, je saurai voir leur valeur, même caché sous la crasse.

Les premières semaines s’écoulent rapidement. Le travail est dur et la frustration est grande. À peine monté à bord qu’il est assumé que l’on devrait tout connaître de la manœuvre. Il est vrai que l’équipage compte à peine pour moitié de vétérans. Ceux-ci ne se mélangent pas et ne sont pas très bavards. Il est plus facile de regarder leur exemple de biais tout en se dépatouillant de notre côté que de leur demander conseil. Le rythme est soutenu, car le capitaine est pressé d’arriver à sa prochaine destination pour y prendre cargaison. Mais à entendre le quartier-maître, la mollesse du vent semble être de notre faute. Je ne le pense pourtant pas mauvais et ses vilaines paroles sont pour moi des encouragements. De fait, ça gueule toute la journée. Des jurons et des lamentations répondent à des ordres et des remontrances. Moi, j’obéis promptement et sifflote dans mon coin. Le sourire aux lèvres, je saute dans les cordages en caressant mon doux rêve maintenant si proche. Je pousse la serpillière, hèle des câbles, déploie ou rabats des voiles, j’épluche ces légumes qui ressemblent à des pommes d’or et qui sont pour moi comme des promesses de ma richesse future. Lorsque je cours ainsi derrière le labeur, certains de mes compagnons me jettent des regards torves, m’appellent ‘Chien’ et disent qu’on me verrait remuer la queue si elle n’était pas planquée dans mon pantalon. Ce sont les mêmes qui répugnent à la tâche et se font battre. Je ne comprends pas pourquoi ils ont embarqué et n’ai guère envie de les fréquenter d’assez près pour le leur demander. Je ne peux pas croire qu’on enrôle des hommes contre leur gré. La misère est si répandue que les volontaires comme moi ne doivent pas manquer. Et pourtant sur ce bateau, je me sens assez seul. Lorsque je vais me coucher, perclus de douleur mais plus vivant que jamais, je ne trouve que des regards bas. Dès le matin, je suis prêt à en découdre avec cette nouvelle vie. Je saute sur les planches et mets à bas mon hamac. Je semble faire trop de bruit pour certains paresseux. Je les encourage, essai de faire passer un peu de mon énergie dans cette cale nauséabonde. Alors que je pourrais déjà être sur le pont à respirer les embruns, je donne mon temps à tenter de les ragaillardir. Certains crachent au sol quand d’autres m’ignorent. Soit, je serai le premier à saluer le soleil.

Hier nous avons embarqué des hommes et des femmes enchaînés. Je ne comprends pas trop ce que sera leur usage mais en tout cas, leur regard était noir de haine. Comme celui que me lançait ces bourgeois autrefois. Je le connais bien ce regard. Mais cette fois-ci, je suis du bon côté de l’arme. Pour une fois, j’ai affronté ce regard en souriant. Hier, je les méprisais. C’était si bon de se sentir puissant. Aujourd’hui je les hais. Aucune gratitude. Quelle engeance de chien. Se rendent-ils compte des trésors qu’on leur donne à manger. Et ils n’ont même pas à travailler pour cela. Ils sont traités comme des rois et nous crachent à la gueule. Ce matin j’ai dû nettoyer leur merde et pourtant ils auraient tout fait pour m’écharper. Mais je ne suis plus ce vaurien. Ma nouvelle vie commence, ceci n’est qu’un prélude. Et je trouverai bien le moyen de me faire respecter d’eux. Et puis il y a ces femmes, enchaînées, soumises. Moins hargneuses que les hommes. Elles ont compris, elles, qui est le maître. Et les voyant nuent, agenouillées devant moi, mes deux pieds dans leurs vomissures n’ont pu empêcher une raideur au fond de mon pantalon. Le tissu fin n’a sans doute pas suffi à cacher mon élan et je me noie vite sous les quolibets du vieil ivrogne qui nettoie avec moi, suivit par des propos plus que salaces. Mais son ton est étrange et je ne sais pas s’il plaisante ou parle sérieusement. Pourtant le quartier-maître a été très clair, ces esclaves valent cher et ont, en tout cas, bien plus de valeur que nous. Il n’empêche que leurs beaux yeux timides, leurs seins lourds et le galbe de leurs croupes vont sans doute hanter plusieurs de mes nuits. Je préfère couper court à la discussion et reprend ma tâche pour la finir au plus vite. Lorsque enfin je remonte sur le pont, c’est une libération. Durant tout le temps que je passais en bas, il m’était impossible de me concentrer et toujours mon regard retournait à cette cage et à son contenu. Durant tout ce temps, je restais aussi dure que le manche de mon balai, à tel point que s’en devenait douloureux. Si nous n’étions pas en mer, je plongerais aussitôt dans l’eau pour me rafraîchir les idées. Au lieu de cela, je me place à la proue et laisse le vent et les embruns me fouetter le visage. Je n’ai jamais réellement porté Dieu dans mon cœur pour m’avoir fait naître dans la misère, mais à cet instant je regrette qu’il n’y ait pas de prêtre à bord pour soulager mon esprit si plein de luxure. Heureusement, on ne me laisse pas longtemps désœuvré. Déjà on m’appelle pour un nouveau travail et je m’en vais m’abrutir à la tâche encore plus prestement qu’à l’accoutumé.

Au soir, pour une fois, c’est moi le taciturne. Je ne pense qu’à une chose : dormir. Mais l’arrivée des esclaves à bord en excite plus d’un. Certains se prennent pour des chasseurs et des braves en ridiculisant les hommes enchaînés. D’autres ont les idées tournées vers les femmes qu’ils évoquent avec éloquence. Je vois que je ne suis pas seul à souffrir de désirs interdits, mais je n’ai jamais été si grossier. Le verbe est haut et les verres se vident. Ce soir, les rations de vin seront vite épuisées. Les vantards racontent leurs expériences quand d’autres intriguent et imaginent ce qu’ils pourraient faire de ces femmes en cale. Ainsi les pensées que j’avais finies par chasser me reviennent en un flot ininterrompu jusqu’à ce qu’enfin, je m’endorme. La nuit me voit me réveiller plusieurs fois, souillant ma couche suite à des rêves trop agréables. Si bien qu’au matin, je me sens sale, je ne suis toujours pas reposé et me fond dans la masse râleuse de mes camarades. Mais au moins j’ai l’esprit vide. Rapidement, on nous envoie dans le gréement s’occuper des voiles. Avec l’habitude, le travail est vite fait. Si bien que le quartier-maître n’est pas encore revenu nous assigner une autre tâche lorsque nous avons fini. Le vent est calme, le ciel clair et le regard, de cette hauteur, porte loin. Le mien se tourne sur la cote à tribord. À tribord ? C’est étrange qu’elle soit sur notre droite car depuis le début de notre voyage, nous l’avons toujours laissé à notre gauche. Je n’ai pas été très attentif ces derniers jours et je ne sais pas depuis combien de temps nous nous sommes retourné. J’en fais part à mon voisin qui me répond le plus naturellement du monde que nous rentrons certainement, maintenant que nous avons échangé notre cargaison. Il enchaîne sur sa joie de retrouver une prostituée, une de ses favorites et de ce qu’elle pourra lui faire, mais je ne l’écoute déjà plus. Je suis estomaqué. Rentrer. Ce mot n’a aucune signification pour moi et ce n’est pas ce pourquoi j’ai signé. Si nous rentrons, je retrouve ma misère et perd mes rêves de richesses. Voyons, ce n’est pas possible. Sans doute ces esclaves sont là pour nous aider à bâtir une colonie sur des terres indomptées. Comme mon premier voisin n’en finit pas de divaguer, je m’en ouvre à un autre. Celui-ci est blasé, et ma question glisse sur lui comme un pet sur une toile cirée. Pour la première fois depuis ma montée à bord je me pose réellement la question de notre destination. Soit qu’ils savaient, soit qu’ils s’en moquent, mon trouble ne trouve aucun écho. Pire, il ne fait que relancer les railleries à mon encontre.

J’ai beau questionner tout l’équipage, je n’ai pour réponse que du mépris. Je me rappelle que depuis le début du voyage, je ne me suis lié à personne. Mon rêve suffisait à me contenter. Mais que faire maintenant que celui-ci est menacé ? Lui qui n’avait fait que grandir. Depuis l’épisode de la cale, à la belle industrie, à la richesse et à la reconnaissance, s’était ajouté de belles esclaves nues, réchauffant mon lit au sein d’une demeure magnifique. Enfin, je saisis chaque occasion qui m’est donnée pour harceler le quartier-maître qui me refuse toute réponse. Lorsqu’à la fin du jour il hésite entre me jeter par-dessus bord et me répondre, je me fixe. Mon regard est rivé au sien. Le sien, mauvais, qui ne perd rien de ma détresse. Ces yeux me consument jusqu’au fond de l’âme. Tant et si bien que je me mets à suer. Je commence à redouter cette réponse qui se fait attendre. Peut-être devrait-il en effet me jeter à la mer. L’ignorance et les bêtes qui hantent ces eaux seraient sans doute plus clémentes que l’abjecte vérité. Je suis au supplice. Les larmes me montent aux yeux alors qu’un sourire se dessine sur son visage. De son dilemme, il a retenu la solution la plus douloureuse. Lentement, articulant chaque syllabe, il énonce : « Nous rentrons, mon petit chien. ». Alors que je reste la, interdit, il me donne une tape sur l’épaule, si fort que je la crois déboîtée, et s’en va.

Cette nuit, ce ne sont pas des rêves érotiques qui me tiennent éveillé mais la douleur dans mon bras. Ce con m’a réellement démis l’épaule. Le médecin de bord me houspille d’avoir attendu le matin pour me la faire remettre. En plus d’être moqué, je serai pour plusieurs jours inutile. Je sais que ces jours seront retenus sur ma solde mais ceci m’importe peu. Ce que je crains, c’est l’oisiveté. Le désœuvrement m’offrant tous le temps nécessaire à ruminer ma situation. À cela s’ajoute le regard des autres. Si ces derniers jours à tirer la gueule m’avait permis quelque peu de m’intégrer, ma mine à présent n’attire que leurs injures et je ne sais où aller sur ce minuscule étron de bois pour me cacher d’eux. Systématiquement, mes pas me mènent à l’entrepont. Je passe alors un long moment à fixer le passage qui mène aux cages et à l’autre source de mon tourment. Car l’image de ces femmes ne me quittent pas malgré tout. Je remonte alors prendre le vent à la proue. Et lorsque je n’en peux plus des quolibets je retourne me terrer la. Ainsi je passe mon temps à ces vains aller-retours. Ainsi vient la nuit. Le bateau est calme à présent, mais je ne me sens pas d’aller me coucher. L’équipe de quart est réduite et je sais qu’elle doit être planquée derrière des tonneaux à jouer aux cartes. Je suis prostré à la proue depuis un bon moment déjà. Appuyé contre le bastingage, je suis le mouvement du bateau balancé par la houle. Le ciel semble vouloir refléter mon humeur, gris. Aucune lueur ne filtre à travers ces épais nuages tourmentés. Aucune étoile n’est la pour guider mon chemin. Un éclaire illumine soudain le lointain. Le temps se gâte mais avec un peu de chance, nous resterons loin. Ou alors nous passerons tous une sale nuit. Pour ma part, je ne pense pas pouvoir déprimer davantage. J’observe l’orage qui éclate et cela m’électrise. Je sens ma rancœur affluer et cogner mon âme comme les vagues contre la coque. Un vif dégoût se saisi soudain de moi, contre ce bateau qui me ramène, contre ces officiers qui m’ont menti, contre tout l’équipage qui se fout de moi. Fallait-il qu’on embarque des esclaves ? N’y a-t-il pas meilleure richesse à conquérir ? Ces créatures qu’on choie plus qu’un homme libre et qui vous crache à la gueule. Repenser à leurs regards haineux me retourne l’estomac et il me prend l’idée d’aller leur vomir ma bile au visage. Mon sang boue tandis que je me dirige, titubant, vers les cales. Arrivé en haut de l’étroit escalier, je repense aux femmes qui m’ont été enlevées, aux plaisirs de leurs corps soustrait à mes fantasmes par le parjure de quelques-uns. Mais il n’est pas trop tard. Pourquoi attendre ma fortune pour en avoir un avant-goût ? Pourquoi respecterais-je les règles d’un homme qui s’est joué de moi ? Qui ira me dénoncer ? Ils sont tous endormis ou sans doute saoul et dans tous les cas idiots. Ils m’ont volé mes rêves, ma dignité. Mais je prendrai mon dû. Je me vois déjà dévorer ses seins fermes et forcer sa pudeur. Mon sang boue, mon désir brûle et déjà, je l’entends crier. Pris de folie, je m’élance en bas des marches et m’immobilise aussitôt car une lueur brille devant moi. Elle est faible mais la scène qui se joue devant moi, son horreur me la fait voir comme en plein jour. La belle esclave est la, retournée sur une caisse. Je vois ses seins qui se balancent et ses reins secoués sous les coups de butoir de cet homme. Les cris de la femme couvrent les râles de l’homme. Non, ce n’était pas mon imagination tout à l’heure qui me la faisait entendre. Ou alors c’est moi que je vois là, le froc aux chevilles, tout à mon effroyable ouvrage. Les démons de mon corps ont été si forts que mon esprit n’a pas suivi et, arrivant en retard, contemple le fruit obscène de ma déraison. Mais non, elle m’a vu. Ses yeux me fixent au milieu d’un masque de douleur. Alors je suis bien la tout entier à la porte de l’enfer ? Le diable qui la tient s’est arrêté. Il suit le regard de sa victime et se retourne. L’air autour de nous est devenu solide. Je reconnais ce vieux visage d’ivrogne qui, finalement, ne plaisantait pas, ce premier jour de mes malheurs alors que nous pataugions dans la fange. Fallait-il que ce soit cet incube qui fut le seul de ce navire à me parler sincèrement et que je ne cru pas ? Alors que je reste stupéfié, lui se rassure à ma vue. Lorsqu’il me propose de prendre sa relève, mon sang ne fait qu’un tour. La rage qui me submergeait tout à l’heure me reprend de plus belle mais pour une tout autre raison. Je me rue sur lui et il n’a pas le temps d’esquisser un geste que j’empoigne son affreuse tête et la projette contre une poutre. À peine a-t-elle eu le temps de rebondir que je suis près de lui pour marteler ce crane contre le bois comme un forgeron, son marteau sur l’enclume. Des fluides visqueux s’échappent tandis que ce que je serre dans mes mains perd toute consistance. Mais ce n’est pas le vieux bonhomme que je châtie ainsi. C’est moi. C’est mon âme misérable qui se brise sous mes doigts. C’est la moelle de mes pêchers qui se répand en flaque sur le sol. Quand il ne reste plus assez de chair sur ce cou, que la masse gluante fini par m’échapper, c’est mon propre front qui s’en va cogner le chêne tandis que je hurle comme une bête. Je ne pense plus qu’à éliminer le monstre, cette créature infâme dénoncé par l’ivrogne mon sauveur, mon rédempteur qui a su déchirer le voile et me révéler mon âme. Voilà mon dernier fantasme qui meurt, celui de me croire un Homme, un enfant oublié de Dieu qui aurait mérité autre chose. Viens, vanité. Viens, que je te tue. Finalement assommé, je m’effondre au sol et contemple la fille. Elle est horrifiée et n’ose plus bouger. Je ne pense pas qu’elle comprenne ce qu’il vient de se passer ici, qu’un homme et un démon viennent de mourir sous ses yeux innocents. Je l’ai sauvé de mon sauveur qui l’a sauvé de moi. Alors qu’elle se met à crier, je sombre, je crois que je lui aie souri.

Je me suis réveillé enferré. Avoir protégé la marchandise me vaut semble-t-il la vie, avoir économisé la solde d’un matelot sans doute aussi. Je resterai attaché jusqu’à ce qu’on me débarque, mais ils m’ont promis la liberté. Je les crois. Après tout, m’avaient-ils seulement menti ? M’ont-ils jamais dit où nous allions ? L’ai-je jamais demandé ? Je voulais partir, je suis parti. Je voulais quitter ma misère, j’en ai trouvé une autre. Misérable en ce moment. Oui, je le suis. Mais plus riche que jamais d’avoir expurgé cette ombre qui dormait en moi. Suite au massacre, il n’y a plus de railleries. À présent je suis craint. Mais il n’y a plus rien à redouter. Au fond de moi, un rempart se dresse face aux pêchers, une défense qui porte le masque d’un vieil ivrogne. Fort de cette amère expérience, empli d’une volonté nouvelle, j’attends le prochain port. Mais loin de m’attarder dans une ville quelconque, laissant au diable les plaisirs tant vantés par mes camarades, gardant pour moi ma solde ou la jetant à plus miséreux, peu m’importe, je saurai bien trouver un autre navire qui, cette fois, m’emportera dans ce nouveau monde que j’appelle de mes vœux.


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