Purgatoire

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La porte est verrouillée, le lourd bureau est poussé contre elle et moi, adossé contre lui, j’essaie de charger mon pistolet. Mes mains tremblent tant que je n’arrive pas à installer l’amorce. Et pourquoi ? Que faire s’ils entrent ? Je n’aurai qu’un seul coup. Ils sont une multitude. Malgré tout, je ne comprends pas comment ces singes ont pu s’échapper. Je ne les ai jamais vus que les chaînes aux pieds ou derrière d’épais barreaux. Je ne pensais même pas que de telles précautions étaient nécessaires tant ils paraissaient dociles et résignés.

Un hurlement de rage, un coup de feu, un cri de douleur. Les mêmes sons, répétés à l’infini. À peine sont-ils étouffés par l’épaisse cloison qui me sépare du tumulte. Enfant, me cacher sous les draps suffisait à faire fuir les démons sous mon lit.

Il me revient soudain en mémoire ces animaux féroces. Nous allions les voir dans les foires avec ma cousine lorsque nous étions enfants. Leurs dents et leurs griffes étaient immenses. On les appelait les rois de la jungle, des tueurs. Pourtant, ils se tenaient tranquillement au milieu de la scène, nullement attachés. Le dresseur passait près d’eux, les faisait rugir et faire des tours tandis que nous tremblions d’excitation devant ces forces de la nature, totalement soumises à la volonté de l’homme. Seulement, les êtres dont j’ai entamé le commerce n’ont ni crocs, ni griffes. Lorsque je charge ma cargaison, certains même pleurent. Comment s’en méfier ?

— Berjuang untuk hidup anda ! Haaa !

À présent, je suis enfermé dans ma propre cabine et je regarde, hébété, le ciel à travers la petite fenêtre dans le mur du fond. J’entends courir sur le pont, crier, se battre. Cela semble faire une éternité qu’ils se déchaînent dehors. Pour l’heure, c’est bon signe. Cela signifie qu’un certain nombre de matelots est encore debout pour défendre, si ce n’est le bateau, tout au moins leurs vies, face à ces bêtes enragées. Tout à l’heure j’ai vu cette vague noire déferler hors des cales. Cette meute rugissait plus fort que le tonnerre. Dans leurs mains ensanglantées, ils tenaient les armes qui avaient appartenu à leurs geôliers. La fureur dans leurs yeux m’a terrifié et j’ai fui pour m’emmurer ici. Tant que la clameur dehors continue, je suis en sécurité.

— Rassemblez-vous !

— Tenez bon !

— À moi !

Mais comment ont-ils pu se libérer ? Cet équipage est rempli d’incapable bien sûr, d’idiots surtout, et de brutes enfin. Depuis notre départ, j’ai dû composer avec ces trois genres d’individus. Les premiers me débectent tant ils sont amorphes. Mais au moins les gère-t-on facilement. Ils obéissent comme des moutons et n’osent même pas vous regarder dans les yeux. Leurs pieds semblent le centre de leur attention tant ils gardent la tête basse. Ils me font m’interroger sur les différences entre l’homme civilisé et les esclaves que nous transportons. Au travail, le fouet leur est bénéfique.

Un jappement suivi d’éclaboussures. Un homme à la mer. Jeté par-dessus bord ou en fuite pour sa vie ? Nous sommes loin des côtes. Il sera mort bientôt.

Les benêts me navrent. Ils sont trop gentils pour leur bien. C’est à la miséricorde de notre seigneur qu’ils doivent d’avoir survécu dans ce monde. Je les vois s’apitoyer sur la marchandise. Aussi sont-ils commodes pour assurer leur bon entretien durant le voyage. Mais ils n’ont qu’une conscience confuse de la place de chaque être sur terre. Je dois sans doute à leur faiblesse notre situation actuelle.

Des pas martèlent le bois au-dessus de moi. La bataille s’est étendue au gaillard d’arrière. Parfois un choc plus fort marque la chute d’un corps.

Et puis il y a les résidus de cachots. Des malfrats qui ont probablement embarqué pour échapper au gibet. Ils ont pour eux de travailler vite et bien, par vantardise, pour l’esbroufe. Mais je les vois comme un bâton d’explosif avec une mèche trop courte. Prêt à vous arracher la main à la moindre négligence.

Au-dehors, les bruits s’estompent. Tout à mon introspection, je ne l’avais pas remarqué. J’imagine que l’équipage a repris l’avantage sur les insurgés. Toutefois, je ne me fais pas d’illusion sur leur compte. Je sais qu’ils ne se battent pas pour me défendre. Qu’un de leurs sabres me tranche la gorge dans la cohue ne serait pas fortuit. Enfermé seul ici, je me protège de tous. Mais ils luttent pour leurs vies comme pour leurs soldes. Et s’il en reste un seul, celui-là me sauvera. Et pour sa peine, je lui offrirai la paie de ses camarades tombés. Il serait préférable d’ailleurs, qu’ils soient nombreux à m’épargner leurs gages. Car c’est contre notre profit qu’ils s’escriment et les chances sont maigres, dans toute cette agitation, pour que ces lourdauds s’en rendent compte. Si je vis, c’est la ruine qui m’attend.

Je baisse les yeux sur mon arme que je n’ai toujours pas réussi à charger. Son canon me semble bien tentant à présent et je ne dois qu’à mon incompétence de ne pas pouvoir abréger mon tourment. Dans le silence maintenant total, il me vient à l’esprit de prier Dieu. J’aurais dû le faire plus tôt. Qu’il ne m’en tienne pas rigueur. Je lève mon regard vers la fenêtre de ma cabine. Je n’y distingue que le ciel qui se teinte de toutes les nuances de pourpre. Le soleil court se cacher derrière l’horizon, honteux de la farce obscène jouée pour lui ce soir. Les nuages reflètent la couleur du sang qui doit désormais maculer le pont de la proue à la poupe. La nuit s’écoule sur le monde et avec elle une douce torpeur. Sont-ils tous morts ? Si je sortais maintenant, les trouverais-je tous enlacés dans une dernière étreinte mortelle ? Je suis le dernier occupant d’un bateau fantôme.

Tandis que l’obscurité couvre la terre, je me place à genoux, joins mes mains et entame un Notre Père. Tandis que les mots s’élancent, d’abord hésitants, puis de plus en plus rapides, ma passion enfle. Ma langue les formait difficilement. Ils s’écoulent à présent de mon âme, emportés par le flot d’une foi nouvelle. Mes paupières se ferment et mon corps se tend. Je ne suis plus que ferveur envers mon Seigneur.

Soudain, le monde explose derrière moi. La frayeur me jette au sol. Les mutins tentent de défoncer la porte. J’avais bien jugé cette engeance de chien. Le sang les excite et révèle leurs âmes souillées. Ils ont définitivement abandonné Dieu et maintenant, ils viennent perdre leur maître.

Les coups se répètent. Le loquet a déjà sauté et le bureau avance inexorablement, centimètre par centimètre, à chaque poussée. Je ne pense même pas à y ajouter mon poids. Dérisoire. C’est la porte des enfers qui s’ouvre devant moi. Les démons sont massés derrière, leurs râles informes me parviennent à chaque assaut. Bientôt, ils envahiront mon purgatoire. Le contact inattendu du mur derrière mon épaule m’arrache un cri d’effroi. Je ne me rendais pas compte que je reculais. Au-dessus de moi, la fenêtre s’ouvre sur l’espace. Malgré ma frayeur, la grâce s’empare de mon âme devant cette vision. Quelques filaments cotonneux accrochent encore un reste de lumière comme le voile diaphane des anges et des lueurs célestes percent peu à peu la voûte obscure qui s’est abattue sur le monde. Une douce brise s’y engouffre et vient caresser ma joue comme une mère réconforte son enfant. Sainte Marie mère de Dieu, j’entends ton appel. Je me redresse enfin et empoigne le cadre. Je sens des larmes chaudes couler sur mes joues. Elles vont se mêler à l’océan infini. Derrière moi, les démons sont entrés. Je les entends se bousculer. Me retourner serait renier Dieu alors qu’il me montre la voie. Dans la cabine, les enfers se déchaînent comme le feu sur Gomorrhe. Jeter un œil en arrière me figerait à jamais en statue de sel. Mais tandis que je m’élance, des mains m’agrippent et me ramènent. Alors que mon âme allait s’envoler, mon corps est violemment plaqué au sol.

Englouti dans l’obscurité. Noirceur. Mes jambes, liées. Mes bras, griffés. Je me débats, on me frappe. Les étoiles s’éloignent, les cieux, perdus à jamais. Ma rédemption. Que des yeux qui me fixent, des sourires dans le noir. Aucun visage. Des cris sauvages. Non, des paroles. Je ne comprends pas. La langue du Diable. J’avais vu le message. J’ai cru en Toi. Ton fils prodigue revenait. Ne m’abandonne pas. Je hurle. Je mords. Un coup, puis un autre, m’assomment. Le sang dans ma bouche. Jeté au sol. Tiré par les pieds. Ma vision est trouble. Le bois rugueux entame ma chair. C’est mon chemin de croix. Traîné dehors, je revois le ciel. Il est noir. Devant les étoiles, à jamais inaccessibles, des silhouettes sombres. Ce ne sont pas des hommes. Plus de forme, plus de couleur. Ce n’est plus mon navire. L’enfer des païens. La barque de Charon. Elle prend l’eau. Une eau chaude et poisseuse oint mon dos. Non, du sang. Les ombres me halent à nouveau. Le ciel, entraperçu, disparaît. Descente aux enfers. Les marches, le bois dur, dans mon dos, sur mon crâne, me tuent. Parfois, un cadavre, mou, flasque, m’accueille. Réduit ma peine. La mort est aimante. Les pas résonnent. Le bois craque. Des bruits de chaîne. On me lâche. Les esprits ont assez joué de moi. Ils se sont lassés. Une porte grince, un verrou claque. Les spectres dansent derrière les grilles. Je les vois, ombres diffuses sur l’obscurité. Une flamme soudain, au fond, me brûle les yeux. Je me cache. Des rires. Je tends la main. Masque cette aurore maléfique. J’observe. Je respire. Un long moment passe. Je reprends pied. Le ressac cogne la coque. Le navire geint. Ce n’est pas encore l’enfer des écritures, mais celui que les Hommes ont bâti. J’ai retrouvé le monde. Il se réduit à une cage. Et derrière ses barreaux, enfin, je les reconnais. Comme ils étaient, je suis. Comme je suis, ils étaient. Les esclaves, ce soir, sont libres.


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