Je vole avec les oiseaux

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Le ciel est d’un bleu uni dans lequel les oiseaux volent librement. Mes amies et moi discutons en riant autour du feu. L’odeur du repas nous met au supplice mais nous attendons les hommes qui ne devraient plus tarder. Maya nous parle du sien et vante sa vigueur avec un clin d’œil complice. Quand soudain son sourire se fige et son regard se fixe loin derrière moi. Je me retourne alors, vois des hommes qui ne sont pas ceux que nous espérions. Eux, nous en avions entendu parler. Eux ne nous inspirent aucun sourire mais une grimace d’épouvante. Notre sang se fige tandis que nous réalisons. Un cri fini par franchir les lèvres d’une femmes, brisant notre paralysie. D’un seul bond, nous sommes toutes levées et fuyons comme la gazelle devant la lionne. Mais il est trop tard. Ces hommes, ces monstres, sont déjà sur nous et leurs filets sur nos têtes. Notre élan est coupé net, nous tombons. Eux sur nous, prêt à se repaître. Ils rient à présent que nous pleurons. Certaines appellent leurs hommes, ou sont-ils ? C’est notre seul espoir face à ces griffes qui nous sortent une à une des filets pour nous enferrer. Enfin, toutes debout, alignées et enchaînées, nous épions de tout coté. Dès que l’une de nous ouvre la bouche pour tenter de nous rassurer, l’un des hommes rugit, bave des cris comme aucun animal que nous connaissons. Nous ne comprenons pas mais nous nous taisons, étouffons ne sanglots. Soudain quelqu’un s’effondre en hurlant. L’a-t-on frappé ? Je la vois à travers un écran de larme que je tente en vain d’essuyer de ma paume. Ses paroles se noient dans sa gorge. Je suis sont regard et je suis terrassée à mon tour. Car je viens de voir apparaître, au loin, nos hommes, tout comme nous enchaînés. Tout comme nous à la merci de ces prédateurs. Tout espoir est perdu et c’est comme si les bêtes avaient dévoré nos cœurs. Ma raison s’effondre. Je m’écroule dos contre terre. Devant mes yeux, mes larmes barrent le ciel d’un rideau de pluie. Les oiseaux ont fui.

Des cordages, des planches, des marchandises, des déchets et nous. Le bruit tout autour, des pleurs au milieu. Une éternité sans sommeil. Sur les quais s’agite des hommes. Ils se hèlent, rient, s’engueulent. Certains nous ignorent totalement. Certains nous lorgnent avidement. Nous aussi, feignons de nous ignorer mais tentons parfois un regard éperdu. Toutes nous sommes nues, désemparées. Regarder l’autre, c’est se voir sois même. C’est insupportable. Aucun secours. Nos bras, derniers remparts, tentent vainement de cacher notre vertu. Dernière chose qu’ils ne nous aient pas retirée, pour combien de temps ? Ces corps que nous cachons ne nous appartiennent plus. Nos esprits effrayés ne nous obéissent plus. Parfois, un désespoir fou pousse une parole au-dessus des sanglots. Aucune ici ne parle la même langue, les amies sont loin, perdues. La seule réponse, des regards affolés, est une vision insupportable. L’élan se brise, se noie dans un flot de larme redoublé. Je reste seule. Repliée sur moi-même. L’humiliation m’isole aussi bien que des barreaux, plus encore que ces chaînes. Je regarde le sol. Mon corps se balance. Mes pensées tournent. Misère, souffrance, solitude et honte. Je ne sais plus. Je regarde au fond de moi. Tout ce que j’ai. Tout ce que j’ai perdu. Moi, je suis perdue. Tout ce que je suis est restée là-bas, au village. En moi, plus profond, quelque chose bout. La colère. Elle me ronge. Échauffe mes viscères. Jamais je n’avais ressenti ça. J’ai mal aux mains. Je les regarde comme si c’était celles d’une autre. Les doigts sont fermés si fort que les ongles s’enfoncent dans les paumes. Du sang s’en échappe. Mon sang ? Ce sont mes mains ? C’est moi ? La panique me gagne. Pourquoi suis-je ici ? Que fais-je ici ? Je me lève. Cherche une aide autour de moi. Ne trouve qu’un larron. Il me dévisage. Il se lèche les babines devant ma nudité que je ne pense plus à cacher. Comment peut-il faire ça ? Que suis-je pour lui ? Je semble l’amuser. Quand il entame un geste obscène, toute pensé s’arrête. Je vois, comme à travers les yeux d’une autre, mes mains s’élancer vers lui. Mes ongles comme des griffes s’attaquent à son visage. J’entends un cri lointain. Le sien peut-être. Derrière ses bras qui me repoussent, ses yeux, l’espace d’un instant, se sont voilés de peur. J’ai aimé ça. J’ai redoublé de violence. Est-ce cela la folie ? Est-ce l’animal qu’ils veulent que je sois ? L’écume à la bouche, les mains ensanglantées. Mais le dresseur n’est pas loin. Quelqu’un m’a rejeté au sol. La chute est violente. Une vive douleur embrase mon crane. J’ai dû heurter quelque chose. Mais ma haine est plus forte. Alors que le monde s’assombrit autour de moi, je tente de m’élancer à nouveaux. Il s’est reculé. Mes chaînes retiennent mon pas, me déséquilibre. Je m’effondre face contre terre. Tout tourne. Tout s’efface. Je sens que ma conscience vacille. Partie pour le néant avec le reste de moi-même. J’ai fini de me perdre. Peut-être est-ce mieux…

Le silence presque reposant, bercée par les vagues et le souffle régulier de ces camardes enfin endormis, j’entends l’appel des oiseaux et des pas de temps en temps qui ne troublent pas le chant de la mer mais l’accompagnent. Le calme après la tempête. La tempête qu’avait été ma vie les jours précédents. Le camp ne dormait jamais, la nuit n’existait pas. Pleine de torches allumées, de gardes braillant, de marins hélant Dieu sait quel autre, le monde s’exclamait à mes oreilles, se montrait à mes yeux dans toute sa vie, sa folie, sa liberté, son chaos. Ici, j’oublie le jour, en cet instant je n’entends plus le bruit, ce n’est plus que murmure et obscurité. Je peux, enfin, sombrer dans un repos libérateur. Jonchée sur cet échafaud je garde les yeux ouvert et ne vois rien, le ciel est dans ma tête, un ciel sans barreaux. Liée à mes camarades, à ces planches, je vole avec les oiseaux. Aucun crie ne couvre leur chant, le souffle du vent, le murmure des vagues nous accompagne. J’entends leur musique sans cymbales ni tambours. Une musique douce comme me chantait maman lorsque j’étais petite. Serrée contre ces corps, ils sont ma mère qui me berce.


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