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Lecture hors ligne (pensez à revenir noter et commenter) :

J’ai écrit ce texte dans le cadre du concours « Larcin Valentin » proposé par le site Oniris.

Vous pouvez donc le consulter sur leur site via ce lien.

Le but était d’écrire une nouvelle autour d’une Saint-Valentin qui tourne mal. On se trouve ici dans un récit fantastique/Science-fiction qui, je l’espère, vous plaira.


— Bonne Saint-Valentin mon amour.

Bien qu’il l’attendît désespérément, la voix saturée qui s’éleva de son terminal le fit sursauter. Il jeta négligemment derrière son épaule le manuel qu’il avait entamé depuis qu’il avait lancé l’ouverture de la connexion avec la terre. D’une main il baissa légèrement le volume qu’il avait mis à fond pour être sûr de ne rien manquer et se pencha vers son écran pour étudier le visage souriant de sa femme. Elle poursuivit.

— Je suis si surprise de recevoir un Visio de ta part. Comment as-tu fait ? Dans ton dernier enregistrement, tu me disais de réserver ma journée, mais je ne me serais jamais douté de ça. C’est génial ! Combien de temps on va pouvoir garder la com ? Tu me manques tellement.

À travers son écran, Colin, la voyait tourner la tête pour regarder quelque chose hors champ, se pencher puis revenir en prenant leur fils sur ses genoux.

— Tu nous manques tellement, reprit-elle avec un sourire. Regarde chaton, c’est papa.
— Coucou papa ! Quand est-ce que tu rentres ? Dehors, y a plein de neige ! Tu viens vite faire un bonhomme de neige géant avec moi ? Moi j’en ai fait un énorme, maman a dû me porter pour mettre la tête tellement il était grand. Quand tu viens ?

De son côté du moniteur, Colin avait les yeux embués de larmes à la vue de son fils qui avait tant grandi en son absence. Il entama un coucou lorsque ce dernier continua.

— Dis maman, pourquoi il répond pas ? Il vient de prendre un bouquin. Il nous aime plus ?
— Mais non, poussin. Papa est très, très loin. Il ne nous voit pas encore. Il est en train d’attendre notre réponse. Mets-toi là et fais-nous un joli dessin en attendant, tu vas voir.
— Il met ses doigts dans son nez !
— Quel exemple ! Ça se voit que je ne suis pas là pour lui taper sur les doigts.

Elle s’adossa tranquillement dans son fauteuil avec un large sourire sur le visage, attendant patiemment la réponse qu’il avait peut-être déjà formulée.

— Oui mon petit Thomas. C’est pas facile la discussion à une telle distance. Mais on a de la chance aujourd’hui. Cérès est presque au plus proche de la terre. Le signal doit mettre environ douze minutes pour arriver de la ceinture à la terre. Ça veut dire que tu as dû attendre presque une demi-heure cette réponse. J’espère que tu ne te seras pas lassé d’ici là. Vous me manquez aussi terriblement toi et maman. Il faudra que je t’envoie la vidéo d’une sortie, la surface est toute gelée en dehors du dôme. Il y fait moins quarante ! Avec les collègues, on s’est fabriqué une patinoire. Et les geysers de glace au pôle nord Élise, tu devrais les voir, ils sont magnifiques. Attends Thomas, regarde la cascade !

En disant ça, il s’était levé et avait pris du recul par rapport à la caméra, puis, profitant de la gravité réduite de l’astéroïde, partit d’un minuscule bon pour exécuter un salto arrière surprenant avant de reprendre sa place sur sa chaise. Cela lui semblait bizarre de faire ce genre de démonstration alors qu’il voyait son fils plongé dans son dessin et sa femme qui attendait en regardant dans le vague. Il savait qu’ils ne verraient tout cela que dans quelques longues minutes. Mais c’était mieux que rien et dans tous les cas, vraiment exceptionnel. Ces réflexions lui redonnèrent un peu de sérieux.

— Oui Élise, un Opérateur Radio me devait un service. Je l’ai rattrapé in-extremis alors qu’il s’envolait dans l’espace. On était sorti du dôme pour faire les cons… Hum. Bref. C’est pas vraiment autorisé, mais il nous a ouvert un canal, normalement pour la journée. Le genre de truc réservé aux cas de force majeur et qui coûte les yeux de la tête. Comme la Saint-Valentin tombait sur une bonne opposition, rapport aux temps de réponse tout ça, je me suis dit que ce serait une chouette opportunité.

Il s’interrompit en voyant sa femme frissonner.

— Tu as froid ?

Puis il attendit quelques instants avant de se rappeler qu’elle n’entendrait sa remarque que dans quelques minutes comme il venait lui-même d’expliquer. Il soupira. C’était toujours mieux que rien. Il avait pris son poste quelques mois plus tôt, mais avec le voyage, cela faisait déjà plus d’un an qu’il était parti. Son contrat devait durer deux ans avant qu’il entame le long trajet du retour. Arrivé sur terre, la période de rééducation serait très longue après tant de temps en micro gravité. Mais il pourrait la passer chez lui et rattraper le temps perdu avec son fils. La paie pour ce genre de mission était faramineuse. En se débrouillant bien, il en profiterait longtemps avant d’avoir à travailler à nouveau. Ils avaient déjà pu rembourser leurs dettes et contracter un nouveau prêt pour acheter une maison à la campagne. Maison qu’ils s’étaient offerte pour noël et qu’il n’avait vue que brièvement en vidéo.
Il laissa passer quelques minutes tout en rêvant à ce futur. Enfin son fils releva la tête de son dessin pour fixer quelque chose derrière sa mère qu’il ne pouvait pas voir. Puis l’enfant griffonna une dernière chose sur sa feuille et s’éloigna. Colin se doutait bien qu’à son âge, il n’aurait pas la patience de si lents échanges. Sa femme se pencha alors sur le dessin de l’enfant et il en profita pour lorgner dans le large décolleté qui baillait devant la caméra. Décidément, beaucoup de chose lui manquait. Expirant profondément, il se décida à meubler sur un autre sujet que ce qui lui venait en tête. Il avait tout le temps cette Saint-Valentin avant de se faire gentiment traiter d’obsédé.

— Comment est la maison ? Vous êtes bien installés ? La vidéo que tu m’as envoyé semblait très prometteuse. Le terrain à l’air grand. Je n’ai pas vu de clôture. Notre parcelle s’étend loin ? La vue était splendide malgré les nuages. Et l’intérieur aussi à l’air gigantesque ou c’est juste la vidéo qui donnait cette impression parce que tout était vide ? Tu as trouvé une maternelle pour Thomas ? Le village n’est pas trop loin ? Ça prend combien de temps à pied ? Il n’y a pas eu de casse pendant le déménagement ?

Il se mit à sourire tout seul devant l’avalanche de question sans queue ni tête qu’il débitait puis s’arrêta à nouveau pour étudier le comportement de sa femme. Cette dernière venait de quitter la contemplation de l’œuvre de Thomas, avait fixé l’écran avec un regard indéchiffrable puis s’était retournée pour chercher quelque chose derrière elle. Soudain elle faillit tomber de sa chaise et revint rapidement vers l’écran. Un léger écho indiqua à Colin que sa voix venait de lui parvenir. Doucement, elle se détendit sur son siège et son sourire revint illuminer son visage. Elle se mit même à rire et il essaya de se remémorer ce qu’il avait pu faire à ce moment-là pour arriver à ce résultat.

— Pour faire les cons hein ?… répéta-t-elle. Après un moment, elle reprit. C’est frustrant mais formidable cette connexion. J’espère que ça ne t’attirera pas d’ennuis.

Une pause. Son ton était joyeux.

— Froid ? Non, j’ai allumé la cheminé dans le salon. Il fait plutôt chaud maintenant.

Son regard se reposa sur le dessin devant elle et son visage se fit las. Lorsqu’elle reprit, ses inflexions s’étaient faites plus nostalgiques, plus lentes, presque hésitantes, aménageant de longs silences entre chaque phrase.

— C’est bizarre d’avoir emménagé ici sans toi. Mais même si tu n’y as jamais mis les pieds, j’ai l’impression de sentir ta présence des fois près de moi. C’était ténu au début, mais plus ça va et plus elle est forte. C’est tellement cliché, mais j’ai l’impression de sentir ton amour à travers l’espace. Des fois, la nuit, je rêve que tu me rejoins sous les draps, que tu me prends dans tes bras… Mais tu es si froid alors… Je me retourne en sursaut. Mais sous les draps qui retombent, je suis seule. J’imagine que c’est le froid de l’espace. Tu me manques tellement. Je ne sais pas si cette sensation me réconforte ou va me faire devenir folle. Ces derniers temps, sans doute à cause de l’annonce de ta surprise, j’ai même cru voir parfois une ombre qui pouvait être la tienne s’enfuir dans un couloir. Je sais qu’on n’en a plus besoin, mais je vais reprendre un petit job au village pour me changer les idées quand le petit est à l’école.

À l’évocation de leur fils, elle sembla reprendre vie.

— Quand il est la, il remplit toute la maison. Il a le même rire que toi. Il court partout. Il s’invente des jeux fous. Les premiers voisins sont assez loin et ils n’ont pas d’enfants de son âge. Du coup, je passe beaucoup de temps à jouer avec lui. Autant pour lui que pour moi. Il a les mêmes manies que toi. Il rote. Il pète. Il met ses doigts dans son nez, plaisanta-t-elle. Je lui donne toute l’attention possible, mais il s’est quand même fait un copain imaginaire. C’est flippant des fois ! Mais c’est normal à son âge. Tiens, regarde son dessin, ça doit être lui.

Elle leva la feuille devant elle quelques instants. Le dessin de Thomas représentait trois personnages. Vers la gauche, ce devait être Élise. Les cheveux étaient longs et le corps évasé vers le bas faisait penser à une robe. Sur la droite, son père ressemblait au Petit Prince, debout sur un grand cercle qui devait être son petit astéroïde. À la manière des représentations égyptiennes, les corps étaient de face, tandis que les têtes étaient de profil. De grands traits tout simples dessinaient des sourires sur les côtés des visages. Le couple se regardait. Enfin, tout contre le bord gauche de la feuille, dans le dos de la mère, un gribouillis noir était surplombé d’une tête dont le trait marquant la bouche s’inclinait vers le bas. Une sorte de main s’extrayait des ratures. Elle tenait quelque chose qui pouvait être une fleur. Élise s’était peut-être habituée, mais l’image provoqua un certain malaise chez Colin.

— Attends, je retourne le chercher. Je l’entends parler dans la pièce d’à côté. Je t’aime.

Il eut envie de lui dire de prendre son terminal avec elle. Il n’avait pas envie de se retrouver seul et ça lui aurait fait visiter la maison. Mais c’était inutile avec ce décalage. L’espace d’un instant, il se sentit enfermé dans une petite boite. Posé au milieu de ce salon inconnu, avec juste une petite lucarne lui offrant une vue limitée sur le vaste monde. La métaphore n’était pas très loin de la vérité. Sur sa petite planète naine, il était confiné aux compartiments pressurisés. Et même pendant les forages des astéroïdes voisins, il n’appréciait l’univers qu’à travers des écrans. Seule une large coupole dans la station permettait de voir les étoiles à l’œil nu. Cet endroit s’était vite transformé en salle de détente pour toute la petite colonie. Si bien que du matériel était officieusement détourné du projet principal pour l’agrandir. On y jouait aux cartes, on y buvait une bière maison infecte, mais qui avait le mérite de faire passer le goût de vieille pisse qui persistait dans l’eau extraite des profondeurs de Cérès malgré les filtrations. On ne savait pas qui avait eut l’idée d’embarquer les céréales et la levure. Il alla s’en servir une, profitant de l’absence de sa femme. Puis il se dit qu’elle serait sûrement revenue le temps que la vidéo lui parvienne et cela le fit glousser. Élise revint en tenant Thomas par la main. Ils étaient suivis par une grande ombre qui s’estompa vite. Colin se retourna instinctivement pour voir la source lumineuse qui avait créé cet effet puis se mit une baffe en constatant son absurdité. Comme ils s’approchaient de la caméra, il vit que son fils pleurait.

— Il a fait une bêtise ? Ha, ce décalage.
— Oui ?

Il fut d’abord surpris par cette réaction immédiate puis remarqua le léger écho qui avait repris. Son précédent message devait être arrivé au même moment. Sa femme s’installa dans son fauteuil avec l’enfant dans les bras. Elle le berçait et le rassurait tout en essayant d’écouter ce que son mari disait. Colin monta le son pour essayer d’entendre ce que murmurait sa femme à l’oreille de son fils.

— Voyons, il n’y personne ici pour nous faire du mal. Ton ami… Il ne restera sûrement pas fâché longtemps. Et s’il est amoureux de moi, il devra se faire une raison. J’ai déjà ton papa dans ma vie, il m’aime et je l’aime.
— Salope !

Le cri fit tomber Colin de sa chaise. Il n’était pas certain d’avoir bien entendu ou si c’était juste un parasite dû au volume élevé. Sur l’image, sa femme ne semblait pas avoir remarqué, mais son fils paraissait plus recroquevillé dans le sein de sa mère. Il vida le reste de sa bière d’un trait et mit cet incident sur le compte de son imagination. Les nombreux astéroïdes, riches en métaux précieux, pouvaient brouiller les transmissions, il le savait. Il devait être tard sur terre, ou le temps se couvrait, ce qui expliquait l’obscurité qui semblait recouvrir le fond de l’image. Fort de ce raisonnement, il baissa légèrement le son et alla se prendre une autre bière pour finir de se remettre. Quand il revint s’asseoir, il entendait toujours un marmonnement qu’il attribua à son épouse, mais celle-ci finit par lui adresser la parole.

— La maison est assez isolée, mais elle est si belle. Le terrain est immense. En fait, il y a une clôture, mais elle est plus loin en bas. On ne la voit pas de la terrasse. C’est fou tout ce qu’on a par rapport au prix qu’on a payé. Pourtant, c’est bien isolé, le chauffage géothermique fonctionne bien. Je n’ai pas encore trouvé de vice caché, mais je t’assure que je cherche. Elle ponctua sa dernière phrase d’un sourire ironique, son index pointant le ciel pour marquer sa détermination. Tous nos amis sont venus aider pour le déménagement malgré la distance. Il y avait largement la place pour les héberger le week-end et on a étrenné le four à tarte flambée qu’il y a dehors. Je n’ai pas eu de souci pour Thomas. Je suis obligée de l’emmener en voiture tous les jours mais même avec la venue de la neige, la route est toujours dégagée. Ils doivent être au taquet ici parce que je n’ai jamais vu d’engin passer et que c’est loin d’être une route principale qui passe par chez nous.

Lorsqu’elle marqua une pause, Colin fut étonné d’entendre encore une sorte de marmonnement en fond. Il était prêt à l’assimiler à des parasites mais cela ne ressemblait pas à un bruit blanc. De courts éclats étaient coupés de façon irrégulière. Cela ressemblait à une voix, mais il était évident que ce n’était plus Élise qui chuchotait. Il s’approcha de l’écran pour vérifier si ce n’était pas son fils, mais il avait le visage contre la poitrine de sa mère et se couvrait la tête. La pensée fugace traversa l’esprit de Colin que lui se sentirait bien à la place de son fils. Mais cette idée fut vite chassée par une forte inquiétude pour ce dernier. Il ne comprenait pas ce qui l’avait mis dans cet état et posa la question, quitte à prendre son mal en patience pour une petite demi-heure. Pendant ce temps, sa femme continuait tout en caressant les cheveux de son enfant pour le rassurer.

Comme sa femme parlait, il ne pouvait pas monter le son sans faire saturer les haut-parleurs pour mieux entendre la seconde voix. Il aurait voulu demander à Élise de se taire, mais quels effets aurait eu une telle requête 12 minutes plus tard. Pendant ce temps, l’obscurité avait totalement englouti la pièce.

— Ma chérie, que se passe-t-il ? Pourquoi fait-il si sombre chez toi d’un coup ?

Sa voix avait un air suppliant et il s’en rendit compte. Il se força à respirer profondément, à reprendre son calme. Il avait calculé son appel pour tomber en fin de matinée, mais il avait pu se tromper. Il était facile de vérifier si c’était la nuit qui tombait, un regard dans les paramètres lui donnerait l’heure terrestre. Il hésita, mais il devait se rassurer. La fenêtre recouvrit l’image. Il ne prit pas longtemps à trouver l’information qu’il cherchait : onze heures trente et quatre minutes. Il relut plusieurs fois. C’était bien le matin. Les secondes défilèrent quelques instants jusqu’à ce qu’il bascule à nouveau l’affichage. Son fils ne bougeait toujours pas tandis que sa femme lui parlait en souriant. Autour d’eux s’était formée une brume légère qui se densifiait doucement.

— Mais, Élise, tu ne vois rien ? C’est quoi cette fumée ?

L’absence de réponse l’exaspérait alors que la brume gagnait toute l’image. Sa femme s’était tue sur une remarque anodine à propos du jardin. Il ne fixait plus qu’un écran noir. Dans sa cellule, tout était calme, immobile, seulement troublé par cet incessant murmure. Près d’une minute passa avant qu’il ne pense à monter le son à nouveau. Il tendit une main tremblante vers le contrôle, inspira profondément et poussa le volume au maximum.

— Non ! Je veux mon papa !

Le cri de son fils lui vrilla les tympans. Il ne fut pas certain ensuite, à travers l’acouphène, d’avoir bien entendu une voix grave répondre lentement.

— Jamais plus.


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