Lien de sang

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C’est aujourd’hui le quatorze février. Difficile de passer à côté de nos jours. Je vous propose donc un texte pour l’occasion.

La Saint-Valentin, malgré son intérêt tout commercial, reste une bonne occasion pour un dîner en amoureux, voir des petites attentions, gage d’affection. Toutefois, suivant l’intéressé, il est important de rester prudent et de ne pas se lancer dans des choses trop exotiques.

Écrit dans le cadre d’un concours de nouvelle, j’ai finalement proposé un autre texte et vous laisse apprécier celui-là.


— Tu sais mon chéri, j’ai rencontré cet homme l’autre jour…

Elle lui dit ça de sa petite voix tranquille et sensuelle tout en caressant son verre distraitement. Seule une bougie, posée au centre de la table, éclaire la scène, isolant le couple du reste de l’univers plongé dans l’obscurité. Il regarde sa main aller et venir le long du cristal. Ses longs doigts fins parcourent la surface. Son regard remonte lentement, savourant chaque détail, les plis de la soie contre son corps parfait. Sa robe rouge est légère, diaphane. Sans être totalement moulante, elle laisse deviner une silhouette fine. Le tissu se gonfle sur la poitrine qu’il tente à peine de dissimuler. Le décolleté, profond, laisse apparaître un galbe magnifique. Sa gorge est nue. Aucun bijou ne vient cacher la perfection de cette peau d’albâtre. Son visage est sans age. Sans paraître trop jeune, aucune ride ne vient troubler l’harmonie de ses traits. Ses cheveux de jais sont lâchés et descendent en cascade dans son dos. Une mèche rebelle, mais sans doute finement travaillée, tombant devant un œil donne à ses yeux bleus un aspect malicieux. L’homme se perd tant dans la contemplation de sa compagne qu’il en oublie presque de l’écouter.

— Hum… Est sa seule réponse.

Il l’a à peine écoutée. Sa concentration est si limitée. Mais au lieu d’en être agacée, elle s’en amuse, car elle voit très bien où se perd son regard et aime en jouer. Malgré toutes ses années, il est toujours aussi faible quand elle dévoile ses charmes, par petites touches subtiles. Elle serait capable de le mener au bout du monde. De la même façon, elle sait qu’il va reprendre pied dans quelques instants. Alors plutôt que de s’énerver, elle marque une pose, prend le temps de porter à ses lèvres le liquide vermeil, en savoure quelques gouttes. Enfin, reposant son verre sur la table, elle passe délicatement sa langue sur ses lèvres rouges. Cette langue a attrapé le regard de l’être éperdu et rompt le charme lorsqu’elle se cache à nouveau derrière un sourire amusé. C’est si facile pour elle. Il cligne alors des yeux. Le monde autour d’eux reprend consistance.

— J’ai rencontré cet homme, donc. Il y a quelques jours à un vernissage. Je n’ai pas tout de suite remarqué que c’était lui l’artiste. C’était étonnant. Il est si rare qu’un peintre ressemble à quelque chose. Il était beau. Il te ressemblait un peu en fait. Et puis, il était plein d’humour, ça contrastait beaucoup avec les œuvres exposées, très sombres. Il peint un univers empli de ténèbres, ça m’a tout de suite fasciné. Dans un style très réaliste, on dirait qu’il les avait vraiment vu. Bon, je n’ai pas réussi à lui faire dire d’où il tirait ces images. Ho, tu aurais vu les personnages des tableaux ! Ils étaient si sensuels, voir sexuels pour certains… Hum. Quand on est passés devant ces tableaux-là, j’ai été fascinée. J’ai cédé à son charme. Je me suis décidée. Il allait être à moi le soir même. Il m’a emmené chez lui. À son appartement, on voyait qu’il ne vivait pas encore bien de son art. Sa belle chemise devait lui avoir coûté un bras, mais je n’ai eu aucun scrupule à la déchirer à peine entrée dans le salon.

Ces histoires ne le dérangeaient pas. Lui-même était occupé avec une jeune fille rencontrée en boite ce soir-là. Écouter ses aventures allait même jusqu’à exciter son imagination. D’ailleurs, son regard se perdait déjà dans le vague. Devant ses yeux se dessinait la scène, devançant même le discours de son égérie. Cette fois-ci, le voyant à nouveau perdu, elle fit mine de s’en offusquer.

— Voyons, tu pourrais m’écouter jusqu’au bout. Tu as interrompu mes réminiscences quand ça devenait intéressant. Moi aussi, j’aime me laisser aller à ces rêveries.

— Pardon ma maîtresse. Je ne vis que pour ton plaisir.

— Et le tien aussi mon amour. D’ailleurs, j’ai un présent pour toi pour cette Saint-Valentin.

— Ce dîner me suffit déjà, ne me dit pas que tu t’es laissée entraînée par le commerce de cette fête ? Je n’ai rien pour toi en retour.

— Mécréant, dit-elle en riant. Il n’y a jamais trop d’occasions de se faire plaisir et la Saint-Valentin est un prétexte comme un autre d’ailleurs. Et, puisque tu prétends ne rien avoir, tu t’offriras à moi ce soir.

— Le cadeau est encore pour moi.

— Suis-moi à la cave au lieu de dire des âneries. Le breuvage de ce soir est un excellent cru, mais il est bien trop froid à mon palet.

Elle se lève alors et lui derrière elle. Sa démarche est féline et lui ne manque rien du spectacle de ses reins qui s’éloignent, dévoilés par le dos nu provoquant de la robe. Quittant la faible clarté de la bougie abandonnée sur la table, le couple disparaît dans l’obscurité. C’est pourtant sans peine qu’ils se dirigent vers la porte menant à la cave. La main sur la poignée, elle se tourne vers lui avec un sourire et pose son index sur sa bouche pour lui intimer le silence. Ses yeux pleins de malice brillent dans la nuit d’un éclat bleuté. Cela fait bien longtemps qu’il n’a pas vu son reflet dans un miroir, mais il sait que les siens possèdent la même iridescence. C’est ce qui leur permet d’écarter les ténèbres, ce qui lui permet, également, d’un mouvement rapide et sûr, d’envelopper la taille fine de sa compagne pour l’amener à lui et lui voler un baiser. L’instant est savoureux, mais elle finit par le repousser tendrement et ouvre enfin la porte.

Elle le laisse passer devant, tout en lui mettant une main aux fesses. Il fait mine d’être offusqué puis s’engage dans l’escalier en esquissant un sourire. Une seconde porte les attend en bas. Celle-ci est sécurisée et ne pourra s’ouvrir que lorsque la première sera verrouillée. Elle le rejoint. Les ténèbres les enveloppent. Elle tente de le distraire par quelques caresses délicates alors qu’il entre le code sur le clavier. Il finit de valider son entrée et la porte bascule, révélant une lueur blafarde. Sur deux murs s’étendent des réfrigérateurs aux portes vitrés. Une faible lumière dans chacun d’eux permet d’apprécier leurs contenus. Des poches d’un liquide rubis, soigneusement étiquetées, des centaines de poches, pendent dans les compartiments. Le couple qui a constitué cette étrange cave est habitué à ce spectacle. Malgré tout, la vision de tout ce sang leur met l’eau à la bouche.

Toutefois, c’est le mur du fond qui propose le tableau le plus intéressant. L’éclairage est inutile pour eux, mais ici, il offre un relief indéniable à la scène. Sur une grande croix, penchée contre le mur est enchaîné un homme. Ses poignets et ses chevilles sont liés au bois par des bracelets de cuir. Le spectateur, ravi, connaît bien cette machine. Il sait qu’un pieu, également fixé dans l’armature est actuellement enfoncé dans le fondement de la victime afin de maintenir son bassin ou tout bonnement par pur sadisme. Il ne fait aucun doute qu’il s’agisse de l’artiste et immanquablement, sa dernière composition vise à lui faire honneur.

Le corps est bien fait. Les muscles se dessinent sous une peau pure sans être saillants. Totalement imberbe, il a sans doute été épilé pour l’occasion. L’amant s’avance tranquillement, goûtant avec délice le moindre détail. Le cou du malheureux est tendu, la tête rejetée en arrière, les yeux bandés. Le corps ainsi exposé n’a pas encore bougé et seul le soulèvement régulier de sa poitrine montre qu’il respire. Soit il est inconscient, soit il n’a pas entendu l’arrivée de ces intrus qui se déplacent silencieusement, tels des félins guettant leur proie. Se léchant les babines, le diable termine son examen, les doigts à quelques centimètres de la chair nue, un peu tremblant à cause de l’excitation. Cet apollon dépouillé éveille sa passion tout autant que sa maîtresse. Il se retourne alors avec un regard interrogateur. Enfin, elle se décide à briser le silence par un doux murmure suave.

— Non, mon aimé, je ne l’ai pas encore goûté. Il est intact. Je te laisse le plaisir de le déflorer.

Tout d’abord perturbé de savoir qu’elle a pris du plaisir avec lui sans avoir pour but de s’en nourrir, sa jalousie s’estompe devant la marque d’attention. Surpris par cette voix, l’innocent a bloqué son souffle et commence à trembler mais se refuse à se débattre. La bête s’en approche encore et tend son nez qui frôle la peau du martyre pour se délecter de l’odeur de sa peur. Pourtant, cette odeur lui est plus familière qu’à l’accoutumée. Finalement, le pauvre ne peut étouffer un cri lorsqu’une main vient caresser son aine.

Tout à sa contemplation, l’heureux tourmenteur n’a pas vu que, dans son dos, sa belle s’est défait de sa robe et s’est approchée. Lui-même sursaute lorsqu’elle vient coller son corps sur celui du peintre.

— Ho maîtresse, quel beau cadeau tu me fais. Je pense que notre jeune ami aurait aimé immortaliser une telle vision. Malheureusement, ce soir, il est modèle.

— C’est triste pour lui en effet, répond-elle tout en laissant courir ses doigts autour des tétons frissonnants. Mais quel beau modèle.

Pris entre l’excitation et la jalousie, il reste un instant sans réponse. Il s’est imaginé un nombre incalculable de fois les aventures de sa belle, mais n’en a jamais été témoin. À présent il doute de vouloir donner corps à ses fantasmes. Pourtant, il ne peut pas repousser un cadeau de son amour, de sa créatrice. C’est elle qui l’a fait naître au monde de la nuit, ce monde magnifique, loin de sa vie de mortel dont les souvenirs ne sont depuis plus que brume. Elle lui a tout appris, y compris à faire fi des considérations humaines et de leurs scrupules. Finalement, il se décide à essayer et l’accompagne dans ses caresses et ses embrassades sur le pauvre hère qui se débat de plus en plus et hurle à s’en briser la voix. Son cœur qui s’affole dans sa poitrine, ses veines qui palpitent sous la violence de ces contorsions, pourtant, ne font qu’attiser l’ardeur de ses bourreaux. Lorsqu’un ongle vient écorcher la peau tendre de son cou, des larmes se mêlent à ses cris. Deux bouches avides viennent sucer le sang chaud, s’en abreuver. La vie qui s’échappe est une jouissance infinie pour ces créatures. Tandis qu’ils boivent, ils se laissent emporter par le cœur qui s’affolent et eux-mêmes ne saurait s’arrêter quand bien même le soleil viendrait les renvoyer à la poussière.

Ayant épuisé le nectar, la belle diablesse se laisse aller à terre. Elle se met à rire en contemplant son œuvre.

— On en a pas laissé une goutte dis donc ! C’est à présent une nature morte.

Mais aucun rire ne lui répond. Toujours debout à côté du mort et ne bougeant pas plus que lui. Son visage est figé tandis que des centaines d’images passent derrière ses yeux.

— Ce goût…

Interloquée, la moqueuse s’interrompt. Passe sa langue sur ses lèvres pour cueillir les dernières gouttes qui s’y attarde. Enfin elle comprend et reste stupéfaite. Oui, elle aussi connaît ce goût. Très bien même. Car le goût de ce sang lui rappelle celui de son amant. Ses propres mots lui reviennent : « Il était beau, il te ressemblait ». Son regard passe de sa victime à son amour.

Dans l’esprit de ce dernier, tout s’embrouille tandis que les souvenirs lui reviennent. Il avait été humain, il avait eu une femme et un fils. Encore un bébé lorsqu’il avait quitté cette vie. Lorsqu’on lui avait prise. Il se rend compte de ce qu’il a perdu et ne sait qu’en penser. Surtout, il ne comprend pas pourquoi. Ce qui le pousse à revivre tout ça alors qu’il était en pleine orgie. Pourquoi ce sang lui fait-il perdre la tête ? Tout au fond de lui, il sent une abomination. Tout au fond de lui, il sent une colère l’envahir. Mais il ne comprend pas. Doucement, le jour se fait. Il regarde sa ravisseuse qui le fixe d’un regard terrifié. Il se tourne alors vers le cadavre. Empoigne la tête par les cheveux pour la rabattre en avant. Enfin, de son autre main il arrache le bandeau qui lui cachait les yeux. Ceux-ci sont encore ouverts sur une expression affolée. Ceux-ci n’ont pas d’éclats iridescents. Pourtant, il les connaît bien pour les avoir vu souvent avant de perdre son propre reflet dans les miroirs. Alors il réalise qui était cet homme qui fut autrefois un bébé.

— Louis ! Mon Louis !

L’horreur qui vient de se jouer ici le frappe comme une balle. Il comprend le retour de ses souvenirs et découvre la bête immonde qu’il est devenu. Il venait de torturer, abuser et tuer sa propre chair. Il venait de boire son propre sang. Et, malgré toute l’immoralité de sa nature, il ne peut éprouver que dégoût envers lui-même.

Il se tourne vers sa maîtresse, sa mère, son amour. Bien qu’il ait retrouvé ses souvenirs d’humains, accablé de ses sentiments d’humains, désormais damné, son visage n’affiche plus que bestialité. Ses yeux féroces sont rivés sur elle. Elle qui n’ose pas bouger alors que de ses lèvres coule une bave rouge. Il rugit.

— Comment as-tu pu ?

— Je… Je ne savais…

Ne lui laissant pas le temps de répondre, il se jette sur elle et plonge sa main dans sa poitrine. La violence du coup est inouïe. Le bruit des côtes qui se brisent empli la cave, couvrant presque le cri de la magnifique vampire qui n’a pas pu ou pas voulu esquiver. Elle sait le crime qu’elle vient de commettre. Elle se rend compte de l’énormité de son erreur. Des siècles d’immortalité n’effaceront jamais toutes les traces d’humanités. Pourtant, elle voulait vivre encore. Elle aurait pu assumer cette erreur et vivre encore des siècles. Mais elle avait pris trop de temps à parvenir à cette conclusion. La main de son enfant des ténèbres se retirait déjà, emportant son cœur et sa vie avec elle.

Plus tard, le père maudit se tiendra sur le toit, tenant dans sa main un cœur sanglant, pleurant des larmes de sang alors que les premiers rayons du soleil passeront au-dessus de l’horizon.


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