Les temps anciens

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Alors qu’il s’enfonçait maladroitement dans les fourrés, il la vit. Elle était brune, sale, à demi recouverte par la mousse. Mais elle l’attirait et au fond de lui, il savait déjà ce qu’était cette chose. Il s’accroupit tout en se retournant pour voir s’il était toujours poursuivi. Heureusement, de petits feuillus le cachaient aux curieux. Pour l’instant, il était en sécurité et son salut s’étalait devant lui. Respectueusement, il balaya les feuilles qui couvraient l’artefact. Lorsqu’il l’empoigna, il sentit le pouvoir s’écouler en lui. Il le dégagea complètement et se releva, oubliant le danger imminent. Bien qu’aucune brise ne vint agiter les feuilles autour de lui, il sentit un vent chaud et léger l’envelopper. L’univers lui insufflait sa puissance. Les restes de mousse tombèrent de l’arme, révélant la plus belle des lames. Des reflets bleutés pulsaient de l’acier ancien. Jubilant, le jeune guerrier leva son bras vigoureux, tendant l’épée vers le ciel afin de récolter l’énergie de la foudre. Sa voix éclata comme le tonnerre :

— Je détiens la force toute puissante !

— Jeune sot. Tu aurais mieux fait de poursuivre ta fuite.

Bien sûr, son poursuivant l’avait retrouvé. Mais il n’avait plus peur maintenant. Il soutint le regard de son frère et se mit en garde. Son adversaire souriait tandis qu’il dégageait le bras qu’il avait tenu caché dans son dos. Il révéla ainsi son arme. Elle était en tout point identique à celle qui le menaçait.

— Jumelles, s’étonna le plus jeune.

— La prophétie nous l’annonçait depuis des temps lointains. Prince Léo, tu n’es encore qu’un enfant. Tu n’as jamais pris conscience du poids de nos légendes. Pourtant, avec ce que nous tenons dans nos mains, nous allons sceller le destin du monde. Je t’aime bien petit frère, mais le trône est à moi !

Sur ces mots, il s’élança, pointe en avant. Et malgré la distance qui les séparait, Léo, encore sous le choc, ne put que se jeter sur le côté pour éviter l’estocade. Après une roulade, il fut à nouveau sur ses pieds.

— Traître, tu ne seras pas roi, Nathaël. Tu n’imposeras pas ta tyrannie sur le peuple.

Les épées s’entrechoquaient en projetant des étincelles bleutées. Nathaël usait constamment de son pouvoir pour accélérer ses mouvements. Léo reconnaissait certaines incantations. Issues d’anciens récits ou de quelques chants à moitié oubliés, jamais il n’aurait cru qu’elles fonctionnaient. Le choc de ces découvertes était trop grand. Il lui fallait quelques instants pour les assimiler, mais son frère le harcelait, faisait pleuvoir sur lui un déluge de coup. Il devait se dégager. Son aîné prenait-il trop confiance face au désarroi de son cadet ? Ses coups se répétaient. Ils devenaient prévisibles. Enfin, le jeune prince vit sa chance. Parant un coup de taille au visage, il se baissa, tout en montant les mains loin au-dessus de sa tête pour se couvrir de sa lame. Il plongea sous le bras de son adversaire.

Alors qu’il s’enfuyait de toute la vitesse de ses jambes, le rire de son grand frère semblait ne jamais devoir s’éloigner. Enfin, il rejoignit la monture qu’il avait abandonnée ce qui lui paraissait une éternité. D’un bond, il fut en selle et s’éloigna sans se retourner. Mais il n’eut pas le temps de reprendre espoir que des railleries se firent à nouveau entendre au-dessus de lui. Nathaël était monté sur une sorte de grand oiseau coloré. Son pouvoir lui permettait donc d’invoquer de telles créatures ? Sa maîtrise n’était pourtant pas parfaite et le volatile se balançait violemment. Il semblait vouloir désarçonner son cavalier. Malgré tout, la course était vaine. L’être démoniaque serait bientôt sur lui. D’un mouvement souple, Léo se laissa rouler au sol pour s’engouffrer dans un tunnel étroit qu’il avait repéré sur le bord du sentier. Il rampa sur une centaine de mètres avant de ressortir de l’autre côté.

— Cesse donc de fuir.

Cette voix amusée le pétrifia, mais elle avait raison. Léo se releva et affronta le regard de son aîné qui l’avait débusqué. Soudain, dans un cri, il se précipita sur son adversaire, tout comme ce dernier l’avait fait plus tôt. Bien que Nathaël évita facilement l’estocade, la rage qu’y avait mis son frère lui redonna son sérieux. Le vrai combat commençait. Les coups, d’une violence inouïe, s’enchaînèrent. Ils étaient tous les deux déterminés et allaient lutter jusqu’à la mort. Le sol frémissait sous leurs pas tandis que les chocs répétés des épées rivalisaient avec le tonnerre. Léo se battait avec la vigueur du lion. Pourtant, il reculait. Son frère était plus âgé, plus grand et naturellement plus fort. Finalement, il se retrouva acculé contre une muraille.

— S’en est fait de toi, grogna Nathaël.

Se défendant au mieux, Léo se concentra pour invoquer les éléments. C’était une folie dans ce contexte. Il ne l’avait jamais fait. Mais il savait, maintenant, que les histoires qu’il avait étudiées n’étaient pas de simple contes. Il serait vulnérable quelques instants, aussi devait-il bien choisir son moment.

Son adversaire crut à une faiblesse chez son opposant et s’apprêta à porter le coup de grâce. Nathaël arma son bras, loin en arrière. Ce fut une erreur. Léo prononça les mots anciens, issus des légendes. Une décharge d’énergie déferla de sa paume gauche tendue en avant. L’aîné fut percuté de plein fouet, chancela et tomba lourdement.

Profitant de cette diversion, Léo attrapa la vigne qui montait derrière lui telle une immense toile d’araignée. Il grimpa lestement et parvint en haut de l’édifice. Regardant par-dessus le parapet, il ne retrouva pas son frère. Ce dernier avait trouvé une autre entrée, car sa voix raisonna sur la tour :

— Tu ne peux pas t’échapper.

Le jeune frère se retourna et tendit sa paume en avant afin d’ébranler à nouveau son ennemi. Mais ce dernier ne bougea pas. Rien ne s’était produit.

— Déjà à court de mana ? Tu m’as surpris tout à l’heure, mais je vois que tu ne maîtrises pas encore totalement tes pouvoirs. Si tu avais un peu plus d’expérience, tu aurais, comme moi, emporté de quoi reconstituer tes réserves.

Sur ce, il dévoila un petit objet emballé dans un papier diaphane et brillant. Se riant de son cadet, il prit son temps pour défaire le paquet qui craquait sous ses doigts.

— Nathaël ! Qu’est-ce que tu fais avec cette sucette ? Hurla sa mère. Tu sais qu’on va manger chez Mamie.

— Mais c’est pour restaurer mon pouvoir, maman, s’apitoya l’intéressé.

— Je vais te restaurer une belle punition si tu n’as plus faim tout à l’heure. D’ailleurs, il est temps. Descendez, on y va.

— Oui maman ! Fut entonné en cœur par les deux jeunes garçons.

— Prem’s ! Cria Nathaël tout en sautant sur le toboggan.

Léo le suivi peu après en le traitant de tricheur. Ils abandonnèrent leurs armes, redevenue de simples branches, au pied du module de jeu. L’aîné niait les accusations de son frère tandis qu’il passait devant ces animaux en bois, montés sur des ressorts, et qui, quelques instants plus tôt, avaient été leurs montures extraordinaires.

Pendant ce temps, leur mère avait regroupé leurs affaires. Rapidement, la petite famille abandonna le parc, lieu d’une bataille épique mais déjà oublié de tous. Quelque chose de bien plus important les attendait.

***

« La maturité de l’Homme : cela veut dire retrouver le sérieux que l’on avait au jeu, étant enfants. » [Nietzsche – Par-delà le bien et le mal (1886)]


3 Commentaires.

  1. Plus sérieusement, j’aime beaucoup, notamment le passage dans la tour et la course poursuite. Par contre, je pense toujours qu’il aurait été intéressant d’accentuer le décalage entre la narration et les prises de parole, qui pourraient peut-être être moins soutenues.
    Une autre?

    • Comme toutes les répliques font un peu citation de film/animé, j’ai hésité à les faire utiliser un mot pour un autre, ou trébucher sur un terme trop compliqué, mais j’avais peur de casser l’ambiance ou de dévoiler mon jeu trop tôt.

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