Atelier N’Sondé, l’intégrale

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Je vole avec les oiseaux

Le ciel est d'un bleu uni dans lequel les oiseaux volent librement. Mes amies et moi discutons en riant autour du feu. L'odeur du repas nous met au supplice mais nous attendons les hommes qui ne devraient plus tarder. Maya nous parle du sien et vante sa vigueur avec un clin d’œil complice. Quand soudain son sourire se fige et son regard se fixe loin derrière moi. Je me retourne alors, vois des hommes qui ne sont pas ceux que nous espérions. Eux, nous en avions entendu parler. Eux ne nous inspirent aucun sourire mais une grimace d'épouvante. Notre sang se fige tandis que nous réalisons. Un cri fini par franchir les lèvres d'une femmes, brisant notre paralysie. D'un seul bond, nous sommes toutes levées et fuyons comme la gazelle devant la lionne. Mais il est trop tard. Ces hommes, ces monstres, sont déjà sur nous et leurs filets sur nos têtes. Notre élan est coupé net, nous tombons. Eux sur nous, prêt à se repaître. Ils rient à présent que nous pleurons. Certaines appellent leurs hommes, ou sont-ils ? C'est notre seul espoir face à ces griffes qui nous sortent une à une des filets pour nous enferrer. Enfin, toutes debout, alignées et enchaînées, nous épions de tout coté. Dès que l'une de nous ouvre la bouche pour tenter de nous rassurer, l'un des hommes rugit, bave des cris comme aucun animal que nous connaissons. Nous ne comprenons pas mais nous nous taisons, étouffons ne sanglots. Soudain quelqu'un s’effondre en hurlant. L'a-t-on frappé ? Je la vois à travers un écran de larme que je tente en vain d'essuyer de ma paume. Ses paroles se noient dans sa gorge. Je suis sont regard et je suis terrassée à mon tour. Car je viens de voir apparaître, au loin, nos hommes, tout comme nous enchaînés. Tout comme nous à la merci de ces prédateurs. Tout espoir est perdu et c'est comme si les bêtes avaient dévoré nos cœurs. Ma raison s'effondre. Je m'écroule dos contre terre. Devant mes yeux, mes larmes barrent le ciel d'un rideau de pluie. Les oiseaux ont fui.

Des cordages, des planches, des marchandises, des déchets et nous. Le bruit tout autour, des pleurs au milieu. Une éternité sans sommeil. Sur les quais s'agite des hommes. Ils se hèlent, rient, s'engueulent. Certains nous ignorent totalement. Certains nous lorgnent avidement. Nous aussi, feignons de nous ignorer mais tentons parfois un regard éperdu. Toutes nous sommes nues, désemparées. Regarder l'autre, c'est se voir sois même. C'est insupportable. Aucun secours. Nos bras, derniers remparts, tentent vainement de cacher notre vertu. Dernière chose qu'ils ne nous aient pas retirée, pour combien de temps ? Ces corps que nous cachons ne nous appartiennent plus. Nos esprits effrayés ne nous obéissent plus. Parfois, un désespoir fou pousse une parole au-dessus des sanglots. Aucune ici ne parle la même langue, les amies sont loin, perdues. La seule réponse, des regards affolés, est une vision insupportable. L'élan se brise, se noie dans un flot de larme redoublé. Je reste seule. Repliée sur moi-même. L'humiliation m'isole aussi bien que des barreaux, plus encore que ces chaînes. Je regarde le sol. Mon corps se balance. Mes pensées tournent. Misère, souffrance, solitude et honte. Je ne sais plus. Je regarde au fond de moi. Tout ce que j'ai. Tout ce que j'ai perdu. Moi, je suis perdue. Tout ce que je suis est restée là-bas, au village. En moi, plus profond, quelque chose bout. La colère. Elle me ronge. Échauffe mes viscères. Jamais je n'avais ressenti ça. J'ai mal aux mains. Je les regarde comme si c'était celles d'une autre. Les doigts sont fermés si fort que les ongles s'enfoncent dans les paumes. Du sang s'en échappe. Mon sang ? Ce sont mes mains ? C'est moi ? La panique me gagne. Pourquoi suis-je ici ? Que fais-je ici ? Je me lève. Cherche une aide autour de moi. Ne trouve qu'un larron. Il me dévisage. Il se lèche les babines devant ma nudité que je ne pense plus à cacher. Comment peut-il faire ça ? Que suis-je pour lui ? Je semble l'amuser. Quand il entame un geste obscène, toute pensé s'arrête. Je vois, comme à travers les yeux d'une autre, mes mains s'élancer vers lui. Mes ongles comme des griffes s'attaquent à son visage. J’entends un cri lointain. Le sien peut-être. Derrière ses bras qui me repoussent, ses yeux, l'espace d'un instant, se sont voilés de peur. J'ai aimé ça. J'ai redoublé de violence. Est-ce cela la folie ? Est-ce l'animal qu'ils veulent que je sois ? L'écume à la bouche, les mains ensanglantées. Mais le dresseur n'est pas loin. Quelqu'un m'a rejeté au sol. La chute est violente. Une vive douleur embrase mon crane. J'ai dû heurter quelque chose. Mais ma haine est plus forte. Alors que le monde s’assombrit autour de moi, je tente de m'élancer à nouveaux. Il s'est reculé. Mes chaînes retiennent mon pas, me déséquilibre. Je m’effondre face contre terre. Tout tourne. Tout s'efface. Je sens que ma conscience vacille. Partie pour le néant avec le reste de moi-même. J'ai fini de me perdre. Peut-être est-ce mieux…

Le silence presque reposant, bercée par les vagues et le souffle régulier de ces camardes enfin endormis, j’entends l’appel des oiseaux et des pas de temps en temps qui ne troublent pas le chant de la mer mais l’accompagnent. Le calme après la tempête. La tempête qu’avait été ma vie les jours précédents. Le camp ne dormait jamais, la nuit n’existait pas. Pleine de torches allumées, de gardes braillant, de marins hélant Dieu sait quel autre, le monde s’exclamait à mes oreilles, se montrait à mes yeux dans toute sa vie, sa folie, sa liberté, son chaos. Ici, j’oublie le jour, en cet instant je n’entends plus le bruit, ce n’est plus que murmure et obscurité. Je peux, enfin, sombrer dans un repos libérateur. Jonchée sur cet échafaud je garde les yeux ouvert et ne vois rien, le ciel est dans ma tête, un ciel sans barreaux. Liée à mes camarades, à ces planches, je vole avec les oiseaux. Aucun crie ne couvre leur chant, le souffle du vent, le murmure des vagues nous accompagne. J’entends leur musique sans cymbales ni tambours. Une musique douce comme me chantait maman lorsque j’étais petite. Serrée contre ces corps, ils sont ma mère qui me berce.

Un nouveau départ

Loin de moi ces champs, loin de moi mes chaînes. Tous ces jours sans manger, à se faire sortir d’un grenier à coup de pelle alors que dehors tout n’est que pluie, froid et boue. Ici, je ne reconnais pas plus ce qu’il y a dans mon auge qu’avant mais quel plaisir de savoir quelle ne restera pas vide demain. Ici, ma couche n’est pas plus confortable que mon herbe tassée habituelle mais jamais encore je n’ai connu le froid et l’on m’a dit que sur notre route, jamais je ne le connaîtrai. L’homme qui m’a dit ça en semblait déprimé. Il n’a pas compris mon immense sourire alors qu’il s’épongeait le front avec un mouchoir déjà trempé. La chaleur a beau être terrible, elle n’est rien comparée à la morsure du froid. Un froid qu’il n’a jamais dû connaître. Je ne lui ai pas demandé ce qui l’a poussé à s’engager, lui qui semble tant souffrir. Mais si un homme si faible y trouve à gagner c’est que notre destination doit nous apporter bien plus que tout ce que je peux imaginer.

Hier traînant dans la boue, on me refusait tout ouvrage. Pris pour un moins que rien, on me refusait jusqu’au droit de gagner ma vie. Alors j’ai pris la route, au hasard, vers le sud. Aujourd’hui debout sur ce pont, je domine la mer. Pour ce sublime espoir de terres inconnues, je n’ai rien eu à prouver. Je me suis présenté et on m’embauchait, je n’ai posé aucune question, on ne m’en a posé que très peu. Ma volonté semblait preuve d’aptitude, sans doute savaient-ils juger l’homme sous la crasse. À bord, la tâche est rude et grâce à elle, je me sens vivant. Le roulis du bateau en rend malade plus d’un, pas moi. De mon ancienne vie, mon estomac a appris que la nourriture est une chose précieuse et je ne saurai la retourner par-dessus bord. J’ai rapidement pris pied, sautant dans les cordages, trop heureux de montrer de quoi je suis capable. C’est ma revanche sur tous les arrogants dont le seul mérite était d’être né sous un toit. Leur suffisance leur donnait le droit de me juger. Mais ils n’en avaient pas l’habileté et, méprisant, ne voulant pas me donner ma chance. Ha, quel profit auraient-ils tiré de moi ? Je me rends compte aujourd’hui qu’ils ne me méritaient tous simplement pas. Cette vie dure n’était qu’une préparation pour ce destin qui m’attend. Quelques jours à peine que je suis sur ce bateau et déjà je le sens : J’ai trouvé ma place. Et là-bas, peu importe où, loin d’ici, se trouve ma chance. Où il reste encore des terres à prendre. Où les aptitudes et non la naissance prévalent. Il existe, m’a-t-on dit, de nouveaux mondes, vierges de toute bourgeoisie, qui attendent qu’on s’en saisisse. Ici j’apprendrai et je montrerai à tous mon potentiel. Mon capitaine, qui m’a accepté sans même me parler, ne sera jamais déçu. Là-bas, Dieu le veut, je le sens, je deviendrai un grand homme, comme mon capitaine. J’en dirigerai d’autre. Je monterai ma propre industrie. Je deviendrai prospère. Enfin, je pourrai être mécène. À mon tour, je pourrai regarder les hommes, les juger. Et au contraire de ces vieux bourgeois fats et arrogants, je saurai voir leur valeur, même caché sous la crasse.

Les premières semaines s’écoulent rapidement. Le travail est dur et la frustration est grande. À peine monté à bord qu’il est assumé que l’on devrait tout connaître de la manœuvre. Il est vrai que l’équipage compte à peine pour moitié de vétérans. Ceux-ci ne se mélangent pas et ne sont pas très bavards. Il est plus facile de regarder leur exemple de biais tout en se dépatouillant de notre côté que de leur demander conseil. Le rythme est soutenu, car le capitaine est pressé d’arriver à sa prochaine destination pour y prendre cargaison. Mais à entendre le quartier-maître, la mollesse du vent semble être de notre faute. Je ne le pense pourtant pas mauvais et ses vilaines paroles sont pour moi des encouragements. De fait, ça gueule toute la journée. Des jurons et des lamentations répondent à des ordres et des remontrances. Moi, j’obéis promptement et sifflote dans mon coin. Le sourire aux lèvres, je saute dans les cordages en caressant mon doux rêve maintenant si proche. Je pousse la serpillière, hèle des câbles, déploie ou rabats des voiles, j’épluche ces légumes qui ressemblent à des pommes d’or et qui sont pour moi comme des promesses de ma richesse future. Lorsque je cours ainsi derrière le labeur, certains de mes compagnons me jettent des regards torves, m’appellent ‘Chien’ et disent qu’on me verrait remuer la queue si elle n’était pas planquée dans mon pantalon. Ce sont les mêmes qui répugnent à la tâche et se font battre. Je ne comprends pas pourquoi ils ont embarqué et n’ai guère envie de les fréquenter d’assez près pour le leur demander. Je ne peux pas croire qu’on enrôle des hommes contre leur gré. La misère est si répandue que les volontaires comme moi ne doivent pas manquer. Et pourtant sur ce bateau, je me sens assez seul. Lorsque je vais me coucher, perclus de douleur mais plus vivant que jamais, je ne trouve que des regards bas. Dès le matin, je suis prêt à en découdre avec cette nouvelle vie. Je saute sur les planches et mets à bas mon hamac. Je semble faire trop de bruit pour certains paresseux. Je les encourage, essai de faire passer un peu de mon énergie dans cette cale nauséabonde. Alors que je pourrais déjà être sur le pont à respirer les embruns, je donne mon temps à tenter de les ragaillardir. Certains crachent au sol quand d’autres m’ignorent. Soit, je serai le premier à saluer le soleil.

Hier nous avons embarqué des hommes et des femmes enchaînés. Je ne comprends pas trop ce que sera leur usage mais en tout cas, leur regard était noir de haine. Comme celui que me lançait ces bourgeois autrefois. Je le connais bien ce regard. Mais cette fois-ci, je suis du bon côté de l’arme. Pour une fois, j’ai affronté ce regard en souriant. Hier, je les méprisais. C’était si bon de se sentir puissant. Aujourd’hui je les hais. Aucune gratitude. Quelle engeance de chien. Se rendent-ils compte des trésors qu’on leur donne à manger. Et ils n’ont même pas à travailler pour cela. Ils sont traités comme des rois et nous crachent à la gueule. Ce matin j’ai dû nettoyer leur merde et pourtant ils auraient tout fait pour m’écharper. Mais je ne suis plus ce vaurien. Ma nouvelle vie commence, ceci n’est qu’un prélude. Et je trouverai bien le moyen de me faire respecter d’eux. Et puis il y a ces femmes, enchaînées, soumises. Moins hargneuses que les hommes. Elles ont compris, elles, qui est le maître. Et les voyant nuent, agenouillées devant moi, mes deux pieds dans leurs vomissures n’ont pu empêcher une raideur au fond de mon pantalon. Le tissu fin n’a sans doute pas suffi à cacher mon élan et je me noie vite sous les quolibets du vieil ivrogne qui nettoie avec moi, suivit par des propos plus que salaces. Mais son ton est étrange et je ne sais pas s’il plaisante ou parle sérieusement. Pourtant le quartier-maître a été très clair, ces esclaves valent cher et ont, en tout cas, bien plus de valeur que nous. Il n’empêche que leurs beaux yeux timides, leurs seins lourds et le galbe de leurs croupes vont sans doute hanter plusieurs de mes nuits. Je préfère couper court à la discussion et reprend ma tâche pour la finir au plus vite. Lorsque enfin je remonte sur le pont, c’est une libération. Durant tout le temps que je passais en bas, il m’était impossible de me concentrer et toujours mon regard retournait à cette cage et à son contenu. Durant tout ce temps, je restais aussi dure que le manche de mon balai, à tel point que s’en devenait douloureux. Si nous n’étions pas en mer, je plongerais aussitôt dans l’eau pour me rafraîchir les idées. Au lieu de cela, je me place à la proue et laisse le vent et les embruns me fouetter le visage. Je n’ai jamais réellement porté Dieu dans mon cœur pour m’avoir fait naître dans la misère, mais à cet instant je regrette qu’il n’y ait pas de prêtre à bord pour soulager mon esprit si plein de luxure. Heureusement, on ne me laisse pas longtemps désœuvré. Déjà on m’appelle pour un nouveau travail et je m’en vais m’abrutir à la tâche encore plus prestement qu’à l’accoutumé.

Au soir, pour une fois, c’est moi le taciturne. Je ne pense qu’à une chose : dormir. Mais l’arrivée des esclaves à bord en excite plus d’un. Certains se prennent pour des chasseurs et des braves en ridiculisant les hommes enchaînés. D’autres ont les idées tournées vers les femmes qu’ils évoquent avec éloquence. Je vois que je ne suis pas seul à souffrir de désirs interdits, mais je n’ai jamais été si grossier. Le verbe est haut et les verres se vident. Ce soir, les rations de vin seront vite épuisées. Les vantards racontent leurs expériences quand d’autres intriguent et imaginent ce qu’ils pourraient faire de ces femmes en cale. Ainsi les pensées que j’avais finies par chasser me reviennent en un flot ininterrompu jusqu’à ce qu’enfin, je m’endorme. La nuit me voit me réveiller plusieurs fois, souillant ma couche suite à des rêves trop agréables. Si bien qu’au matin, je me sens sale, je ne suis toujours pas reposé et me fond dans la masse râleuse de mes camarades. Mais au moins j’ai l’esprit vide. Rapidement, on nous envoie dans le gréement s’occuper des voiles. Avec l’habitude, le travail est vite fait. Si bien que le quartier-maître n’est pas encore revenu nous assigner une autre tâche lorsque nous avons fini. Le vent est calme, le ciel clair et le regard, de cette hauteur, porte loin. Le mien se tourne sur la cote à tribord. À tribord ? C’est étrange qu’elle soit sur notre droite car depuis le début de notre voyage, nous l’avons toujours laissé à notre gauche. Je n’ai pas été très attentif ces derniers jours et je ne sais pas depuis combien de temps nous nous sommes retourné. J’en fais part à mon voisin qui me répond le plus naturellement du monde que nous rentrons certainement, maintenant que nous avons échangé notre cargaison. Il enchaîne sur sa joie de retrouver une prostituée, une de ses favorites et de ce qu’elle pourra lui faire, mais je ne l’écoute déjà plus. Je suis estomaqué. Rentrer. Ce mot n’a aucune signification pour moi et ce n’est pas ce pourquoi j’ai signé. Si nous rentrons, je retrouve ma misère et perd mes rêves de richesses. Voyons, ce n’est pas possible. Sans doute ces esclaves sont là pour nous aider à bâtir une colonie sur des terres indomptées. Comme mon premier voisin n’en finit pas de divaguer, je m’en ouvre à un autre. Celui-ci est blasé, et ma question glisse sur lui comme un pet sur une toile cirée. Pour la première fois depuis ma montée à bord je me pose réellement la question de notre destination. Soit qu’ils savaient, soit qu’ils s’en moquent, mon trouble ne trouve aucun écho. Pire, il ne fait que relancer les railleries à mon encontre.

J’ai beau questionner tout l’équipage, je n’ai pour réponse que du mépris. Je me rappelle que depuis le début du voyage, je ne me suis lié à personne. Mon rêve suffisait à me contenter. Mais que faire maintenant que celui-ci est menacé ? Lui qui n’avait fait que grandir. Depuis l’épisode de la cale, à la belle industrie, à la richesse et à la reconnaissance, s’était ajouté de belles esclaves nues, réchauffant mon lit au sein d’une demeure magnifique. Enfin, je saisis chaque occasion qui m’est donnée pour harceler le quartier-maître qui me refuse toute réponse. Lorsqu’à la fin du jour il hésite entre me jeter par-dessus bord et me répondre, je me fixe. Mon regard est rivé au sien. Le sien, mauvais, qui ne perd rien de ma détresse. Ces yeux me consument jusqu’au fond de l’âme. Tant et si bien que je me mets à suer. Je commence à redouter cette réponse qui se fait attendre. Peut-être devrait-il en effet me jeter à la mer. L’ignorance et les bêtes qui hantent ces eaux seraient sans doute plus clémentes que l’abjecte vérité. Je suis au supplice. Les larmes me montent aux yeux alors qu’un sourire se dessine sur son visage. De son dilemme, il a retenu la solution la plus douloureuse. Lentement, articulant chaque syllabe, il énonce : « Nous rentrons, mon petit chien. ». Alors que je reste la, interdit, il me donne une tape sur l’épaule, si fort que je la crois déboîtée, et s’en va.

Cette nuit, ce ne sont pas des rêves érotiques qui me tiennent éveillé mais la douleur dans mon bras. Ce con m’a réellement démis l’épaule. Le médecin de bord me houspille d’avoir attendu le matin pour me la faire remettre. En plus d’être moqué, je serai pour plusieurs jours inutile. Je sais que ces jours seront retenus sur ma solde mais ceci m’importe peu. Ce que je crains, c’est l’oisiveté. Le désœuvrement m’offrant tous le temps nécessaire à ruminer ma situation. À cela s’ajoute le regard des autres. Si ces derniers jours à tirer la gueule m’avait permis quelque peu de m’intégrer, ma mine à présent n’attire que leurs injures et je ne sais où aller sur ce minuscule étron de bois pour me cacher d’eux. Systématiquement, mes pas me mènent à l’entrepont. Je passe alors un long moment à fixer le passage qui mène aux cages et à l’autre source de mon tourment. Car l’image de ces femmes ne me quittent pas malgré tout. Je remonte alors prendre le vent à la proue. Et lorsque je n’en peux plus des quolibets je retourne me terrer la. Ainsi je passe mon temps à ces vains aller-retours. Ainsi vient la nuit. Le bateau est calme à présent, mais je ne me sens pas d’aller me coucher. L’équipe de quart est réduite et je sais qu’elle doit être planquée derrière des tonneaux à jouer aux cartes. Je suis prostré à la proue depuis un bon moment déjà. Appuyé contre le bastingage, je suis le mouvement du bateau balancé par la houle. Le ciel semble vouloir refléter mon humeur, gris. Aucune lueur ne filtre à travers ces épais nuages tourmentés. Aucune étoile n’est la pour guider mon chemin. Un éclaire illumine soudain le lointain. Le temps se gâte mais avec un peu de chance, nous resterons loin. Ou alors nous passerons tous une sale nuit. Pour ma part, je ne pense pas pouvoir déprimer davantage. J’observe l’orage qui éclate et cela m’électrise. Je sens ma rancœur affluer et cogner mon âme comme les vagues contre la coque. Un vif dégoût se saisi soudain de moi, contre ce bateau qui me ramène, contre ces officiers qui m’ont menti, contre tout l’équipage qui se fout de moi. Fallait-il qu’on embarque des esclaves ? N’y a-t-il pas meilleure richesse à conquérir ? Ces créatures qu’on choie plus qu’un homme libre et qui vous crache à la gueule. Repenser à leurs regards haineux me retourne l’estomac et il me prend l’idée d’aller leur vomir ma bile au visage. Mon sang boue tandis que je me dirige, titubant, vers les cales. Arrivé en haut de l’étroit escalier, je repense aux femmes qui m’ont été enlevées, aux plaisirs de leurs corps soustrait à mes fantasmes par le parjure de quelques-uns. Mais il n’est pas trop tard. Pourquoi attendre ma fortune pour en avoir un avant-goût ? Pourquoi respecterais-je les règles d’un homme qui s’est joué de moi ? Qui ira me dénoncer ? Ils sont tous endormis ou sans doute saoul et dans tous les cas idiots. Ils m’ont volé mes rêves, ma dignité. Mais je prendrai mon dû. Je me vois déjà dévorer ses seins fermes et forcer sa pudeur. Mon sang boue, mon désir brûle et déjà, je l’entends crier. Pris de folie, je m’élance en bas des marches et m’immobilise aussitôt car une lueur brille devant moi. Elle est faible mais la scène qui se joue devant moi, son horreur me la fait voir comme en plein jour. La belle esclave est la, retournée sur une caisse. Je vois ses seins qui se balancent et ses reins secoués sous les coups de butoir de cet homme. Les cris de la femme couvrent les râles de l’homme. Non, ce n’était pas mon imagination tout à l’heure qui me la faisait entendre. Ou alors c’est moi que je vois là, le froc aux chevilles, tout à mon effroyable ouvrage. Les démons de mon corps ont été si forts que mon esprit n’a pas suivi et, arrivant en retard, contemple le fruit obscène de ma déraison. Mais non, elle m’a vu. Ses yeux me fixent au milieu d’un masque de douleur. Alors je suis bien la tout entier à la porte de l’enfer ? Le diable qui la tient s’est arrêté. Il suit le regard de sa victime et se retourne. L’air autour de nous est devenu solide. Je reconnais ce vieux visage d’ivrogne qui, finalement, ne plaisantait pas, ce premier jour de mes malheurs alors que nous pataugions dans la fange. Fallait-il que ce soit cet incube qui fut le seul de ce navire à me parler sincèrement et que je ne cru pas ? Alors que je reste stupéfié, lui se rassure à ma vue. Lorsqu’il me propose de prendre sa relève, mon sang ne fait qu’un tour. La rage qui me submergeait tout à l’heure me reprend de plus belle mais pour une tout autre raison. Je me rue sur lui et il n’a pas le temps d’esquisser un geste que j’empoigne son affreuse tête et la projette contre une poutre. À peine a-t-elle eu le temps de rebondir que je suis près de lui pour marteler ce crane contre le bois comme un forgeron, son marteau sur l’enclume. Des fluides visqueux s’échappent tandis que ce que je serre dans mes mains perd toute consistance. Mais ce n’est pas le vieux bonhomme que je châtie ainsi. C’est moi. C’est mon âme misérable qui se brise sous mes doigts. C’est la moelle de mes pêchers qui se répand en flaque sur le sol. Quand il ne reste plus assez de chair sur ce cou, que la masse gluante fini par m’échapper, c’est mon propre front qui s’en va cogner le chêne tandis que je hurle comme une bête. Je ne pense plus qu’à éliminer le monstre, cette créature infâme dénoncé par l’ivrogne mon sauveur, mon rédempteur qui a su déchirer le voile et me révéler mon âme. Voilà mon dernier fantasme qui meurt, celui de me croire un Homme, un enfant oublié de Dieu qui aurait mérité autre chose. Viens, vanité. Viens, que je te tue. Finalement assommé, je m’effondre au sol et contemple la fille. Elle est horrifiée et n’ose plus bouger. Je ne pense pas qu’elle comprenne ce qu’il vient de se passer ici, qu’un homme et un démon viennent de mourir sous ses yeux innocents. Je l’ai sauvé de mon sauveur qui l’a sauvé de moi. Alors qu’elle se met à crier, je sombre, je crois que je lui aie souri.

Je me suis réveillé enferré. Avoir protégé la marchandise me vaut semble-t-il la vie, avoir économisé la solde d’un matelot sans doute aussi. Je resterai attaché jusqu’à ce qu’on me débarque, mais ils m’ont promis la liberté. Je les crois. Après tout, m’avaient-ils seulement menti ? M’ont-ils jamais dit où nous allions ? L’ai-je jamais demandé ? Je voulais partir, je suis parti. Je voulais quitter ma misère, j’en ai trouvé une autre. Misérable en ce moment. Oui, je le suis. Mais plus riche que jamais d’avoir expurgé cette ombre qui dormait en moi. Suite au massacre, il n’y a plus de railleries. À présent je suis craint. Mais il n’y a plus rien à redouter. Au fond de moi, un rempart se dresse face aux pêchers, une défense qui porte le masque d’un vieil ivrogne. Fort de cette amère expérience, empli d’une volonté nouvelle, j’attends le prochain port. Mais loin de m’attarder dans une ville quelconque, laissant au diable les plaisirs tant vantés par mes camarades, gardant pour moi ma solde ou la jetant à plus miséreux, peu m’importe, je saurai bien trouver un autre navire qui, cette fois, m’emportera dans ce nouveau monde que j’appelle de mes vœux.

Purgatoire

La porte est verrouillée, le lourd bureau est poussé contre elle et moi, adossé contre lui, j’essaie de charger mon pistolet. Mes mains tremblent tant que je n’arrive pas à installer l’amorce. Et pourquoi ? Que faire s’ils entrent ? Je n’aurai qu’un seul coup. Ils sont une multitude. Malgré tout, je ne comprends pas comment ces singes ont pu s’échapper. Je ne les ai jamais vus que les chaînes aux pieds ou derrière d’épais barreaux. Je ne pensais même pas que de telles précautions étaient nécessaires tant ils paraissaient dociles et résignés.

Un hurlement de rage, un coup de feu, un cri de douleur. Les mêmes sons, répétés à l’infini. À peine sont-ils étouffés par l’épaisse cloison qui me sépare du tumulte. Enfant, me cacher sous les draps suffisait à faire fuir les démons sous mon lit.

Il me revient soudain en mémoire ces animaux féroces. Nous allions les voir dans les foires avec ma cousine lorsque nous étions enfants. Leurs dents et leurs griffes étaient immenses. On les appelait les rois de la jungle, des tueurs. Pourtant, ils se tenaient tranquillement au milieu de la scène, nullement attachés. Le dresseur passait près d’eux, les faisait rugir et faire des tours tandis que nous tremblions d’excitation devant ces forces de la nature, totalement soumises à la volonté de l’homme. Seulement, les êtres dont j’ai entamé le commerce n’ont ni crocs, ni griffes. Lorsque je charge ma cargaison, certains même pleurent. Comment s’en méfier ?

— Berjuang untuk hidup anda ! Haaa !

À présent, je suis enfermé dans ma propre cabine et je regarde, hébété, le ciel à travers la petite fenêtre dans le mur du fond. J’entends courir sur le pont, crier, se battre. Cela semble faire une éternité qu’ils se déchaînent dehors. Pour l’heure, c’est bon signe. Cela signifie qu’un certain nombre de matelots est encore debout pour défendre, si ce n’est le bateau, tout au moins leurs vies, face à ces bêtes enragées. Tout à l’heure j’ai vu cette vague noire déferler hors des cales. Cette meute rugissait plus fort que le tonnerre. Dans leurs mains ensanglantées, ils tenaient les armes qui avaient appartenu à leurs geôliers. La fureur dans leurs yeux m’a terrifié et j’ai fui pour m’emmurer ici. Tant que la clameur dehors continue, je suis en sécurité.

— Rassemblez-vous !

— Tenez bon !

— À moi !

Mais comment ont-ils pu se libérer ? Cet équipage est rempli d’incapable bien sûr, d’idiots surtout, et de brutes enfin. Depuis notre départ, j’ai dû composer avec ces trois genres d’individus. Les premiers me débectent tant ils sont amorphes. Mais au moins les gère-t-on facilement. Ils obéissent comme des moutons et n’osent même pas vous regarder dans les yeux. Leurs pieds semblent le centre de leur attention tant ils gardent la tête basse. Ils me font m’interroger sur les différences entre l’homme civilisé et les esclaves que nous transportons. Au travail, le fouet leur est bénéfique.

Un jappement suivi d’éclaboussures. Un homme à la mer. Jeté par-dessus bord ou en fuite pour sa vie ? Nous sommes loin des côtes. Il sera mort bientôt.

Les benêts me navrent. Ils sont trop gentils pour leur bien. C’est à la miséricorde de notre seigneur qu’ils doivent d’avoir survécu dans ce monde. Je les vois s’apitoyer sur la marchandise. Aussi sont-ils commodes pour assurer leur bon entretien durant le voyage. Mais ils n’ont qu’une conscience confuse de la place de chaque être sur terre. Je dois sans doute à leur faiblesse notre situation actuelle.

Des pas martèlent le bois au-dessus de moi. La bataille s’est étendue au gaillard d’arrière. Parfois un choc plus fort marque la chute d’un corps.

Et puis il y a les résidus de cachots. Des malfrats qui ont probablement embarqué pour échapper au gibet. Ils ont pour eux de travailler vite et bien, par vantardise, pour l’esbroufe. Mais je les vois comme un bâton d’explosif avec une mèche trop courte. Prêt à vous arracher la main à la moindre négligence.

Au-dehors, les bruits s’estompent. Tout à mon introspection, je ne l’avais pas remarqué. J’imagine que l’équipage a repris l’avantage sur les insurgés. Toutefois, je ne me fais pas d’illusion sur leur compte. Je sais qu’ils ne se battent pas pour me défendre. Qu’un de leurs sabres me tranche la gorge dans la cohue ne serait pas fortuit. Enfermé seul ici, je me protège de tous. Mais ils luttent pour leurs vies comme pour leurs soldes. Et s’il en reste un seul, celui-là me sauvera. Et pour sa peine, je lui offrirai la paie de ses camarades tombés. Il serait préférable d’ailleurs, qu’ils soient nombreux à m’épargner leurs gages. Car c’est contre notre profit qu’ils s’escriment et les chances sont maigres, dans toute cette agitation, pour que ces lourdauds s’en rendent compte. Si je vis, c’est la ruine qui m’attend.

Je baisse les yeux sur mon arme que je n’ai toujours pas réussi à charger. Son canon me semble bien tentant à présent et je ne dois qu’à mon incompétence de ne pas pouvoir abréger mon tourment. Dans le silence maintenant total, il me vient à l’esprit de prier Dieu. J’aurais dû le faire plus tôt. Qu’il ne m’en tienne pas rigueur. Je lève mon regard vers la fenêtre de ma cabine. Je n’y distingue que le ciel qui se teinte de toutes les nuances de pourpre. Le soleil court se cacher derrière l’horizon, honteux de la farce obscène jouée pour lui ce soir. Les nuages reflètent la couleur du sang qui doit désormais maculer le pont de la proue à la poupe. La nuit s’écoule sur le monde et avec elle une douce torpeur. Sont-ils tous morts ? Si je sortais maintenant, les trouverais-je tous enlacés dans une dernière étreinte mortelle ? Je suis le dernier occupant d’un bateau fantôme.

Tandis que l’obscurité couvre la terre, je me place à genoux, joins mes mains et entame un Notre Père. Tandis que les mots s’élancent, d’abord hésitants, puis de plus en plus rapides, ma passion enfle. Ma langue les formait difficilement. Ils s’écoulent à présent de mon âme, emportés par le flot d’une foi nouvelle. Mes paupières se ferment et mon corps se tend. Je ne suis plus que ferveur envers mon Seigneur.

Soudain, le monde explose derrière moi. La frayeur me jette au sol. Les mutins tentent de défoncer la porte. J’avais bien jugé cette engeance de chien. Le sang les excite et révèle leurs âmes souillées. Ils ont définitivement abandonné Dieu et maintenant, ils viennent perdre leur maître.

Les coups se répètent. Le loquet a déjà sauté et le bureau avance inexorablement, centimètre par centimètre, à chaque poussée. Je ne pense même pas à y ajouter mon poids. Dérisoire. C’est la porte des enfers qui s’ouvre devant moi. Les démons sont massés derrière, leurs râles informes me parviennent à chaque assaut. Bientôt, ils envahiront mon purgatoire. Le contact inattendu du mur derrière mon épaule m’arrache un cri d’effroi. Je ne me rendais pas compte que je reculais. Au-dessus de moi, la fenêtre s’ouvre sur l’espace. Malgré ma frayeur, la grâce s’empare de mon âme devant cette vision. Quelques filaments cotonneux accrochent encore un reste de lumière comme le voile diaphane des anges et des lueurs célestes percent peu à peu la voûte obscure qui s’est abattue sur le monde. Une douce brise s’y engouffre et vient caresser ma joue comme une mère réconforte son enfant. Sainte Marie mère de Dieu, j’entends ton appel. Je me redresse enfin et empoigne le cadre. Je sens des larmes chaudes couler sur mes joues. Elles vont se mêler à l’océan infini. Derrière moi, les démons sont entrés. Je les entends se bousculer. Me retourner serait renier Dieu alors qu’il me montre la voie. Dans la cabine, les enfers se déchaînent comme le feu sur Gomorrhe. Jeter un œil en arrière me figerait à jamais en statue de sel. Mais tandis que je m’élance, des mains m’agrippent et me ramènent. Alors que mon âme allait s’envoler, mon corps est violemment plaqué au sol.

Englouti dans l’obscurité. Noirceur. Mes jambes, liées. Mes bras, griffés. Je me débats, on me frappe. Les étoiles s’éloignent, les cieux, perdus à jamais. Ma rédemption. Que des yeux qui me fixent, des sourires dans le noir. Aucun visage. Des cris sauvages. Non, des paroles. Je ne comprends pas. La langue du Diable. J’avais vu le message. J’ai cru en Toi. Ton fils prodigue revenait. Ne m’abandonne pas. Je hurle. Je mords. Un coup, puis un autre, m’assomment. Le sang dans ma bouche. Jeté au sol. Tiré par les pieds. Ma vision est trouble. Le bois rugueux entame ma chair. C’est mon chemin de croix. Traîné dehors, je revois le ciel. Il est noir. Devant les étoiles, à jamais inaccessibles, des silhouettes sombres. Ce ne sont pas des hommes. Plus de forme, plus de couleur. Ce n’est plus mon navire. L’enfer des païens. La barque de Charon. Elle prend l’eau. Une eau chaude et poisseuse oint mon dos. Non, du sang. Les ombres me halent à nouveau. Le ciel, entraperçu, disparaît. Descente aux enfers. Les marches, le bois dur, dans mon dos, sur mon crâne, me tuent. Parfois, un cadavre, mou, flasque, m’accueille. Réduit ma peine. La mort est aimante. Les pas résonnent. Le bois craque. Des bruits de chaîne. On me lâche. Les esprits ont assez joué de moi. Ils se sont lassés. Une porte grince, un verrou claque. Les spectres dansent derrière les grilles. Je les vois, ombres diffuses sur l’obscurité. Une flamme soudain, au fond, me brûle les yeux. Je me cache. Des rires. Je tends la main. Masque cette aurore maléfique. J’observe. Je respire. Un long moment passe. Je reprends pied. Le ressac cogne la coque. Le navire geint. Ce n’est pas encore l’enfer des écritures, mais celui que les Hommes ont bâti. J’ai retrouvé le monde. Il se réduit à une cage. Et derrière ses barreaux, enfin, je les reconnais. Comme ils étaient, je suis. Comme je suis, ils étaient. Les esclaves, ce soir, sont libres.


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